La prévisibilité : prévoir, planifier, anticiper

Par Dave Lepage, directeur adjoint, foresterie, au Conseil de l’industrie forestière du Québec
Septembre 06, 2018
Écrit par Par Dave Lepage, directeur adjoint, foresterie, au Conseil de l’industrie forestière du Québec
Par Dave Lepage, directeur adjoint, foresterie, au Conseil de l’industrie forestière du Québec
Par Dave Lepage, directeur adjoint, foresterie, au Conseil de l’industrie forestière du Québec
La prévisibilité fait partie de notre quotidien. Vous prévoyez le souper, l’entretien de votre voiture, les prochaines vacances, et autres. La prévisibilité c’est prévoir, planifier, anticiper afin de réduire l’incertitude. Pour une vaste majorité d’homo sapiens, la présence de l’incertitude constitue un arrêt de plaisirs. Le concept est donc simple; la prévisibilité a pour objectif de réduire l’incertitude.

Transposée aux opérations forestières qui sont baignées dans une mer d’incertitudes, la prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper), est une nécessité afin de maintenir l’efficience des opérations. Ce n’est qu’en prévoyant, planifiant et anticipant que la prévisibilité peut être atteinte. Au tournant des années 2000, lorsque le « lean manufacturing[1] » a frappé de plein fouet le secteur de la transformation des produits forestiers, les inventaires ont été réduits tout au long de la chaîne d’approvisionnement pour atteindre une plus grande flexibilité et efficence opérationnelle. Les opérations forestières ont lentement mais sûrement emboité le pas en adoptant ce nouveau concept innovateur du « lean manufacturing ». Le contexte économique qui prévalait alors, nous étions à l’aube du 4econflit du bois d’œuvre, nécessitait un changement pour demeurer compétitif sur les marchés. En effet, dans certaines situations, un arbre coupé en forêt pouvait prendre plus d’un an avant de se retrouver à la quincaillerie pour trouver preneur. Imaginez les inventaires tout au long de la chaîne d’approvisionnement pour réduire l’incertitude des opérations! Pourtant, à cette époque, la prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper) était bien présente en forêt, mais dans un contexte opérationnelle différent. Nous avions des plans généraux de 25 ans, assortis de plans quinquennaux et de plans annuels afin de rencontrer la mission: approvisionner les usines de transformation le plus efficacement[2]possible et de façon la plus efficiente[3].

L’année 2013 a marqué la fin du régime de 1987, le début d’une vision écosystémique de l’aménagement forestier[4], un transfert de la responsabilité de la planification aux autorités gouvernementale et une plus grande participation des autres utilisateurs. Tout ceci initié suite à près de deux décennies de remise en question. Bien que l’aménagement ait évolué au cours de ces décennies, une chose demeure constante; pour l’aménagement forestier qui s’effectue dans un environnement hautement imprévisible, la nécessité de prévoir, planifier, anticiper est une nécessité. Actuellement, de façon générale au Québec, l’aménagement forestier s’effectue sans avoir en main une planification annuelle complète! C’est-à-dire que le flux annuel des opérations forestières est inconnu pour une année complète, occasionnant de l’incertitude à tous les niveaux (des opérations à la conservation). Ainsi, le concept même de prévoir, planifier, anticiper est difficilement applicable actuellement.

Comment faire pour renverser la valeur? Pour être prévisible, des conditions de base sont nécessaires afin d’assurer un environnement sain pour tous. Quand je dis pour tous, je dis bien pour tous les types d’utilisateurs, de la conservation à la production. Quelles sont ces conditions de base :

·      Une stratégie de production de bois

·      Un arrimage de la stratégie d’aménagement avec la réalité opérationnelle

·      Un processus d’harmonisation efficace

Une stratégie de production de bois– Il faut toujours savoir pourquoi on fait les choses. L’objectif poursuivi conditionne l’ensemble des actions que l’on pose. Si l’objectif est flou, inatteignable et non mesurable, il devient difficile de coordonner des actions claires, atteignables, mesurables. Le Québec a rendu publique en décembre 2017 sa nouvelle stratégie d’aménagement durable des forêts (SADF[5]). Cependant, elle ne précise pas exactement pourquoi nous aménageons la forêt. Il doit être clairement établi que nous aménageons la forêt pour produire de la matière ligneuse qui peut servir à toutes sortes de fins, à l’industrie de la transformation du bois, à l’industrie touristique tout comme à la conservation. Mais il faut conditionner nos actions pour en tirer le maximum, peu importe l’utilisateur de la fibre qui poussera en forêt. Le rapport du Forestier en chef de décembre 2017 a clairement indiqué dans ses recommandations[6]qu’il était possible de nous engager à atteindre les cibles de production de bois établies afin de maintenir et d’augmenter les possibilités forestières, et j’ajouterais au bénéfice de toute la société québécoise. Une stratégie de production de bois permettra de mieux prévoir, planifier, anticiper.

Un arrimage de la stratégie d’aménagement avec la réalité opérationnelle– La foresterie chevauche, dans ses actions, les différents niveaux de planification (stratégiques, tactiques et opérationnels). Clairement, la communication entre ces niveaux d’action demeure un frein à bien des égards en foresterie. La difficulté réside dans la représentation des détails opérationnels dans les niveaux stratégique et tactique. De plus, l’échange d’information entre ces vases communicants n’existe pas à toute fin pratique. La planification stratégique génère une possibilité forestière qui est opérationnellement loin d’être applicable sur le terrain pour une multitude de raisons. Pour se rendre à ce niveau, il faut transposer et rendre cette possibilité attribuable au niveau tactique selon diverses règles établies et des contraintes régionales. Lors de cette attribution, nous assurons de respecter la stratégie d’aménagement (la recette du forestier en chef pour atteindre les cibles du calcul). Dans bien des régions, aucune entorse à la stratégie d’aménagement n’est possible sous aucune considération, même si l’entorse serait plus logique et donnerais de meilleurs résultats que le respect de la stratégie. En effet, le fait de créer des traitements sylvicoles dans des fenêtres de temps précises et immuables ne permet pas d’atteindre les objectifs d’aménagements établis, car plusieurs secteurs sont délaissés dus à des contraintes biophysiques trop contraignantes et/ou des séquences de planification non optimales. Il faut arrimer la stratégie d’aménagement à la réalité opérationnelle sans affecter les objectifs sylvicoles pour le bien de la forêt. Je ne parle même pas des bénéfices reliés à la captation du carbone en aménagement les strates qui sont actuellement non aménagées faute d’arrimage opérationnel.

Un processus d’harmonisation efficace – Derniers jalons pour assurer la prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper), l’harmonisation des usages. L’harmonisation est encadrée par un processus, et j’ajouterai à mon avis, intimement lié aussi à la stratégie de production des bois. En fait, parce que les objectifs d’aménagement sont flous, l’ensemble des utilisateurs sont confus! Il faut harmoniser les usages certes, mais il faut impérativement statuer que l’objectif numéro 1 qui est de produire du bois. Dans cette optique, les objectifs d’aménagement clairement édictés accolés à des objectifs sylvicoles cohérents permettront une meilleure harmonisation des usages. Un processus d’harmonisation plus efficace permettra de mieux prévoir, planifier, anticiper.  

En réalité, le pouvoir conféré au gouvernement dans ce régime forestier lui importe dans un horizon de temps très court, d’offrir de la prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper) aux intervenants forestiers. Pour ce faire, il doit se donner comme objectif d’offrir un minimum de trois ans de planification prescrit et harmonisé et flexible dans l’ordonnancement de la séquence opérationnelle. Les trois conditions de base discuter précédemment permettront d’atteindre cet objectif de prévisibilité.

Les notions de prévoir, planifier, anticiper les activités forestières font partie des mœurs et coutumes en foresterie. Même au début du siècle dernier, la loi des inventaires forestiers de 1922 rendait obligatoire un plan d’intervention annuel (connaissance du flux annuel des opérations) préalable à la délivrance d’un permis de récolte[7]. Près de 100 ans plus tard, cette notion de prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper) est toujours aussi nécessaire et plus que nécessaire pour réduire l’incertitude. Car le prochain cycle économique qui frappera le secteur forestier sera extrêmement dommageable pour l’industrie forestière québécoise si la prévisibilité n’est pas au rendez-vous, au point de précipiter une consolidation du secteur de façon anormale et non ordonnée.



[1]La définition simple consiste à produire avec le moins d’inventaires possible tout au long de la chaîne d’approvisionnement



[2]Efficace veut dire accomplir la tâche pour laquelle nous sommes affectés 



[3]Efficiente veut dire que la tâche que l’on fait est bien faite



[4]L’aménagement écosystémique dans sa plus simple définition tente de réduire au minimum l’écart entre les caractéristiques de la forêt aménagée de celle de la forêt naturelle (https://mffp.gouv.qc.ca/les-forets/amenagement-durable-forets/lamenagement-ecosystemique-au-coeur-de-la-gestion-des-forets/)



[5]https://mffp.gouv.qc.ca/publications/forets/amenagement/strategie-amenagement-durable-forets.pdf



[6]http://forestierenchef.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2017/12/avis_ministre_psa.pdf



[7]Paillé 2012



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0 #2 Antoine LB 10-09-2018 10:44
Le manque de prévisibilité (prévoir, planifier, anticiper) affecte considérablemen t l’environnement d’affaire des intervenants de l’industrie. Je le vis personnel dans la gestion de mon entreprise, mais également par le biais de mes clients. Une meilleure prévisibilité aurait pour effet, non seulement d’améliorer la solidité du réseau de la filière bois, mais également de réduire les coûts de production de l’ensemble de la chaîne. Il ne faut pas sous-estimer le coût de l’incertitude et du manque de vision.
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+1 #1 Denis 09-09-2018 09:36
Très bon article ! La planification finit toujours par payer alors qu' à l'inverse le manque de planification coute toujours plus cher..en energie.en ressource..en argent.
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