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Feux de forêt : Québec devra investir des sommes colossales pour le reboisement

14 décembre, 2023  par Guillaume Roy. Initiative de journalisme local



Québec a récemment annoncé un investissement de 200 millions de dollars pour reboiser 25 000 hectares de forêts affectées par les feux de 2023. Le problème est toutefois beaucoup plus grand, selon le Forestier en chef, qui a calculé des déficits de régénération sur 350 000 hectares de forêts. Pour reboiser toutes ces superficies, Québec devrait investir des sommes faramineuses dépassant le milliard de dollars. Et ce n’est qu’un début, si on veut maintenir la possibilité forestière et l’industrie du sciage telle qu’elle est au Québec, car la protection du caribou forestier et de nouvelles aires protégées viendront réduire les superficies à récolter.

En investissant des sommes colossales, il serait toutefois possible de bâtir un réel projet de société avec nos forêts, car il est possible de produire plus de bois, de protéger plus de forêts, de capter plus de carbone, d’améliorer la biodiversité tout en rendant nos forêts plus résilientes face aux changements climatiques.

Le constat : 619 400 mètres cubes en moins

Les feux de forêt historiques de l’été 2023 ont ravagé les forêts québécoises. Selon les calculs du Forestier en chef dévoilés la semaine dernière, des déficits de régénération sont à prévoir sur 350 000 hectares de forêts. Autrement dit, les forêts ne repousseront pas suffisamment pour répondre aux critères de forêt commerciale (minimum de 50 m3/ha à maturité) ou elles auront un rendement plus faible qu’auparavant sur cette superficie.

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En conséquence, il faudrait réduire la possibilité forestière de 850 000 mètres cubes, selon le Forestier en chef. En attendant de disposer des chiffres détaillés, il propose à la ministre des Ressources naturelles et des Forêts de baisser la possibilité forestière de 619 400 mètres cubes pour 2024, avant de présenter une nouvelle analyse à l’automne de la même année.

Cette baisse représente une perte de revenus fiscaux de 124 millions $ pour l’État, selon une étude réalisée en 2021 par PricewaterhouseCoopers, qui chiffrait les retombées fiscales à 200 dollars par mètre cube. Cette perte sera récurrente et elle pourrait augmenter, selon les prochains calculs du Forestier en chef. Québec pourrait réduire cet impact en investissant dans la remise en production des sites touchés par les feux.

Une image d’échec de régénération présentée par le Forestier en chef.

Le coût : 13,5 milliards de dollars

Selon une étude faite PricewaterhouseCoopers, les revenus fiscaux en lien avec l’industrie du sciage étaient de 6,8 G$ pour les gouvernements en 2021, alors qu’il s’était récolté pour 31 000 000 m3 de bois, ce qui représente des retombées de plus de 200 dollars par mètre cube de bois transformé.

Le Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ) a utilisé ce montant pour calculer les impacts des feux de 2023 sur l’industrie du sciage.

D’une part, les 42 millions de mètres cubes de bois brulé représentent une perte de plus de 8 milliards de dollars. Avec les plans d’urgence de récolte, il sera possible de récupérer du bois pour une valeur d’environ 1 milliard de dollars. « La perte nette se chiffre à 7 milliards de dollars », explique Michel Vincent, économiste au CIFQ.

À ce chiffre, il faut ajouter la valeur de la baisse de la possibilité forestière de 850 000 mètres cubes, soit 167 millions de dollars par année. Sur 70 ans, la valeur actualisée de la perte se chiffre à 6,3 milliards de dollars, souligne Michel Vincent.

Finalement, l’étude du CIFQ inclut aussi un montant de 180 millions de dollars pour la remise en production de 30 000 hectares, à raison de 6000 dollars par hectare.

Coût total estimé : 13,5 milliards de dollars.

Un choix de société

« Il faut arrêter de parler d’argent et d’abord définir ce qu’on veut faire de nos forêts, estime Fabien Simard, directeur général de l’Association des entrepreneurs en travaux sylvicoles du Québec (AETSQ). On doit faire des choix de société. »

L’homme cite en exemple Hydro-Québec, qui a présenté un plan pour produire 150 à 200 TWh d’énergie en plus d’ici 2035. Le coût prévu de l’opération : entre 155 et 185 milliards de dollars. « Le plan de match est clair et personne n’a contesté le prix parce qu’à partir du moment on dit que c’est ça le projet, on va trouver le moyen de le financer », dit-il.

Fabien Simard estime qu’il faut absolument reboiser la totalité des 350 000 hectares, au cours des dix prochaines années, pour limiter l’impact sur la possibilité forestière. « Ça me déçoit parce qu’on n’a pas commencé à travailler sur la remise en production des feux, alors qu’on aurait déjà pu faire des travaux de scarification pour reboiser en 2024 », dit-il.

Fabien Simard, ingénieur forestier et directeur général de l’Association des entrepreneurs en travaux sylvicoles du Québec.

Améliorer la biodiversité et la résilience aux changements climatiques

La récolte de bois peut être un outil pour améliorer la biodiversité et la résilience de nos forêts face aux feux de forêt et à toutes les autres menaces, comme les températures extrêmes, les insectes, les maladies et les grands vents.

C’est du moins ce que pense l’ingénieur forestier et professeur d’écologie forestière Christian Messier, qui propose d’investir massivement pour rebâtir nos forêts de manière plus durable, afin d’assurer leur avenir et les services écologiques qui en découlent.

« Il faut repenser complètement notre manière de gérer la forêt », fait remarquer le titulaire de la Chaire du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux. « Il faut augmenter la biodiversité pour maximiser la résilience de nos forêts. Ça changerait complètement l’opinion publique, en démontrant qu’on peut utiliser la récolte pour améliorer la biodiversité. »

Le chercheur a réussi à convaincre les sept plus grandes sociétés forestières au pays, dont Produits forestiers Résolu, Chantiers Chibougamau, Domtar et West Fraser, de tester une nouvelle approche misant sur la diversité fonctionnelle des espèces développée en concertation avec les Premières nations et les groupes écologistes.

Christian Messier est ingénieur forestier et professeur d’écologie forestière.

Il a même reçu un financement de 7,5 M$ du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) pour tester cette approche sur 28 sites partout au Canada, dont quatre au Québec. Plus les forêts seront résilientes, plus elles pourront capter du carbone à long terme, ajoute Christian Messier, tout en produisant du bois pour l’industrie forestière.

Comment financer la régénération des forêts?

Québec aura-t-il les moyens d’investir des milliards de dollars nécessaires pour régénérer ses forêts? « Ça sera un choix à faire, mais il faut se questionner pour voir si des entreprises ou des fonds d’investissement pourraient investir dans nos forêts », propose Fabien Simard. Par exemple, pourquoi la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui détient des actifs forestiers notamment en Géorgie, n’investirait-elle pas dans la forêt publique québécoise? Plusieurs portefeuilles de placement, comme Teachers ou Solifor, possèdent des terres forestières, car elles produisent un rendement stable.

« La forêt va grossir de 1, 2 ou 3 % par année, peu importe le prix du pétrole, l’inflation ou les taux d’intérêt, ce qui amène une sécurité à long terme », illustre Michel Vincent, du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ). L’État peut demeurer propriétaire du fond de terre, tout en permettant à des sociétés d’investir dans le reboisement. « L’État continuerait de récolter plus de 200 $/m3 en revenus fiscaux, en renonçant aux droits de coupe de 10 à 15 $/m3, qui irait à l’investisseur », note Michel Vincent.

L’utilisation du Fonds Vert pour financer la remise en production devrait aussi être étudiée, estime Jean-François Samray. « C’est un projet qui nous permettrait de capter du carbone et d’utiliser des produits du bois issus de forêts durables », dit-il.
Québec a annoncé en novembre un investissement de 200 M$ pour reboiser 25 000 hectares de forêt, mais ce sont 350 000 hectares qui auront des problèmes de régénération après les feux de l’été dernier.

Gérer une forêt en plein changement

Selon André Gravel, président directeur général de Solifor (la société de gestion d’actifs forestiers du Fonds de solidarité FTQ), qui gère 210 000 hectares de forêts, les investissements forestiers sont rentables lorsque l’on se donne une vision à long terme.

« La gestion forestière est rentable, mais ça implique la gestion de risques multiples et pour atténuer le risque, il faut rendre nos forêts plus résilientes et en santé », dit-il, en misant notamment sur la biodiversité.

Avec les changements climatiques, les forêts changent et il faut être en mode solution pour s’assurer qu’elles fournissent des services écologiques et des ressources dont nous avons besoin. « On doit avoir un plan commun pour s’adapter, anticiper et planifier les forêts de demain », dit-il. Tenter de retrouver l’état des forêts avant l’ère industrielle, comme le prescrit la gestion écosystémique en forêt publique, est un concept dépassé, selon ce dernier, car les forêts sont dynamiques.

De plus, le rendement forestier est 2,5 fois plus élevé en forêt privée, notamment parce que la gestion y est plus flexible. « On aménage plus intensément et on gère mieux la mortalité », souligne André Gravel.

L’objectif de rendement soutenu en forêt publique, qui vise à offrir la même quantité de bois chaque année, devrait être revu pour viser plutôt un rendement durable. « Quand une épidémie de tordeuse ou un feu survient, on doit être en mesure de récolter plus de bois au lieu de le perdre », croit le PDG de Solifor. Récolter le bois mort permet aussi une régénération plus rapide, ce qui augmente les rendements.

Si on arrive à produire plus de bois par hectare, il est alors plus facile de laisser plus de forêts pour d’autres usages comme la conservation, mentionne André Gravel.

Investir au bon endroit

« On doit accélérer la remise en production, mais on doit surtout s’assurer du succès de la régénération », soutient François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec (OIFQ), car selon le Forestier en chef, 30 % des plantations ne donnent pas les résultats escomptés.

François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec.

On doit reboiser et aménager les plantations de manière plus rigoureuse et plus stratégique. « On doit investir où c’est le plus rentable de le faire », note l’ingénieur forestier, en parlant des endroits où les sols sont plus fertiles. « On investit à plusieurs endroits où la forêt pousse moins vite et où l’aménagement coûte cher, ce qui mène à des opérations qui ne sont pas rentables. »

Le système forestier devrait miser sur le revenu net plutôt que sur le volume de bois transformé, comme c’est le cas en Finlande, en Suède ou en Nouvelle-Zélande, en calculant les revenus et les dépenses de toutes les ressources, pas simplement du bois, estime François Laliberté. Des travaux ont commencé en ce sens au Québec, mais il faudra poursuivre le travail, dit-il.

Ce dernier croit aussi que des changements importants doivent être faits pour rendre nos forêts plus résilientes. « On ne peut pas s’attendre à avoir les mêmes forêts. Il faudra adapter les normes pour intégrer plus d’arbres feuillus à la recette forestière », note le président de l’OIFQ, ajoutant que la structure industrielle devra s’adapter à cette nouvelle réalité.


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