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IEDM sur la forêt : une note économique loin de la réalité


29 octobre 2020
Par Guillaume Roy

Une note économique de l’Institut économique de Montréal (IEDM) estime que le Québec perd des centaines de millions de dollars par année en ne récoltant pas pleinement la possibilité forestière. L’IEDM oublie toutefois de mentionner que le bois non récolté est principalement du bois feuillu pour lequel il n’y a pas d’acheteur en ce moment sur le marché. Une analyse décevante pour un institut à vocation économique, selon les experts interviewés par Le Quotidien.

Intitulée Forêts québécoises : des centaines de millions perdus dans nos régions chaque année, la note économique publiée par l’IEDM jeudi matin souligne que l’on récolte seulement 72 % de la possibilité forestière au Québec. Selon l’auteur Miguel Ouellette, ce manque à gagner représente une valeur totale de 120 millions de dollars, en multipliant le nombre de mètres cubes non récoltés par la valeur moyenne du mètre cube de bois.

Ce calcul fausse toutefois les données, car il ne reflète pas la réalité, estime François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec. « La très forte majorité du bois non récolté est du bois feuillu pour lequel il n’y a pas de marché en ce moment », dit-il. Selon les données du Forestier en chef, 84,2 % de la possibilité forestière de résineux SEPM (pour sapin, épinette, pin, mélèze) est récoltée au Québec, alors que ce niveau n’est que de 52,1 % pour les feuillus durs et de 65,1 % pour les peupliers.

Au Lac-Saint-Jean, par exemple, il n’y a pas de preneur pour le peuplier faux-tremble depuis que l’usine de Louisiana-Pacific (achetée par Norbord depuis) a fermé ses portes en 2008. Même son de cloche en Outaouais où la fermeture de Fortress est venue amplifier le problème de manque d’acheteur pour le bois feuillu. « Une grande partie du bois non récolté est du bois de faible valeur, qui ne rapporterait que de faibles redevances de 0,35 $ à 4 $/m3 », soutient François Laliberté.

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Selon Éric Alvarez, un chercheur indépendant détenteur d’un doctorat en aménagement forestier, la note économique manque de profondeur et d’explications pour bien comprendre les chiffres évoqués. « On dirait que l’auteur n’a aucune compréhension pourquoi le bois n’est pas récolté, dit-il. C’est ahurissant qu’un organisme qui se définit comme un ‘‘think tank’’ à vocation économique laisse de côté des questions économiques importantes.»

Luc Bouthillier, économiste forestier et professeur au département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval, estime que les amalgames faits dans cette note économique sont trompeurs. « On ne peut pas attribuer une valeur moyenne des bois à la possibilité forestière non récoltée, parce que les différentes essences de bois n’ont pas la même valeur », remarque le chercheur. En fait, chaque essence de bois a un prix différent, qui varie selon sa qualité. De plus, les prix varient pour chacune des 191 zones de tarifications forestières en forêt publique, selon la distance des usines et la difficulté d’accès au territoire. Utiliser une moyenne pour tirer une valeur du bois non récolté vient donc biaiser l’analyse.

Questionné à ce sujet, Miguel Ouellette reconnaît qu’ « on ne peut pas forcer une entreprise à récolter le bois s’il n’y a pas de preneur ». Selon ce dernier, son rôle était de publier les données économiques sans entrer dans les détails comme le ferait un ingénieur forestier.

Il soutient que le gouvernement devrait aménager davantage les forêts pour récolter plus de bois, de plus grande qualité, à moyen ou à long terme. À court terme, Miguel Ouellette estime que Québec devrait améliorer le cadre réglementaire pour augmenter les taux de récolte.

De bien belles paroles, selon François Laliberté, mais qui ne tiennent pas la route pour la rentabilité de telles opérations. « Il faut bien que le gouvernement fasse ses frais, dit-il. Si le gouvernement doit investir plus d’argent dans les travaux sylvicoles pour remettre en production que l’argent qu’il en retire, ce n’est pas rentable économiquement », dit-il. De plus, on retrouve des secteurs de forêts inclus dans la possibilité forestière que personne ne veut récolter, car les opérations n’y seraient pas rentables.

Selon Éric Alvarez, la note de l’IEDM donne l’impression que le gouvernement ne souhaite pas que le bois soit récolté, alors que c’est tout le contraire, car les volumes inclus dans la possibilité forestière sont disponibles aux industriels. « Le ministère des Forêts est avant tout un ministère à vocation économique », dit-il, en ajoutant que le ministre s’est fait torpiller l’an dernier quand il a proposé de couper plus de bois pour réduire les GES.

Appelé à commenter la note économique, le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs, n’a relevé aucune faille au document, soutenant que « le ministère entend faire des annonces prochaines qui répondront à plusieurs éléments soulevés dans ce rapport », notamment avec l’annonce de la Stratégie nationale de production de bois, qui se fera sous peu. Le MFFP a profité de l’occasion pour souligner l’importance du secteur forestier comme pilier de l’économie québécoise, car ce dernier génère des retombées annuelles de 6,5 milliards de dollars, soit 2 % du produit intérieur brut (PIB).

Des comparaisons trompeuses

À titre comparatif, l’IEDM soutient que la Colombie-Britannique et le Nouveau-Brunswick récoltent respectivement 96 et 90 % de la possibilité forestière. Mais ces comparatifs sont boiteux, car ces provinces ont des situations complètement différentes à celle du Québec. Par exemple, la Colombie-Britannique a récolté d’énormes volumes de bois au cours des dernières années pour valoriser les peuplements affectés par le dendroctone du pin. Récemment, la possibilité est passée d’environ 80 à 60 millions de mètres cubes, souligne Luc Bouthillier. Avec moins de bois disponible, c’est normal que la possibilité soit récoltée. « Quand on parle de pourcentage, il faut se questionner sur ce que les chiffres représentent », dit-il.

À travers les raccourcis et les biais présentés dans l’étude, les experts interviewés voient d’un bon oeil que l’IEDM rappelle que la forêt québécoise n’est pas en danger, que l’on ne fait pas de déforestation au Québec et qu’elle contribue à la vitalité économique du Québec. De plus, la publication amène un débat sur la question… qu’il aurait été préférable de faire avec des données justes et vérifiées.

Cette critique tient aussi bien pour l’IEDM que pour l’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) qui a pour sa part publié une étude sur l’industrie forestière il y a deux semaines.

De telles données qui manquent de rigueur sont fâchantes et même dangereuses, estime François Laliberté. « On dirait que ces instituts ne prennent pas le temps de creuser en misant davantage sur le sensationnalisme. Ils cherchent à frapper l’imaginaire des gens en balayant sous le tapis les informations qui ne font pas leur affaire », dit-il, avant d’ajouter que l’IRIS soulevait de bonnes questions pour savoir si les investissements de l’État sont rentables.

« On dirait qu’ils partent avec une idée de message à envoyer, et qu’ils travaillent ensuite à reculons pour trouver des informations qui servent leur message », souligne pour sa part Éric Alvarez.

« Ce sont des groupes qui utilisent des chiffres pour appuyer un point de vue; dans un cas pro-industriel avec l’IEDM et un autre presque anti-industriel avec l’IRIS », constate Luc Bouthillier, qui voit ces instituts comme des lobbies.

Dans le cas des deux études, aucun ingénieur forestier ou professionnel du milieu n’a révisé les conclusions et recommandations. Selon François Laliberté, l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec aurait pu valider les conclusions pour présenter des informations plus rigoureuses. « On demande juste ça à l’Ordre, car notre mandat est d’assurer la protection du public et de valoriser toutes les ressources du territoire. » Le message est lancé.