Internet s’en vient en forêt

Guillaume Roy
Juillet 25, 2019
Écrit par
Des antennes mobiles ont été déployées en Haute-Mauricie en mars dernier pour faire des tests de couverture cellulaire.
Des antennes mobiles ont été déployées en Haute-Mauricie en mars dernier pour faire des tests de couverture cellulaire. Crédit photo : FPInnovations
Pour améliorer l’efficacité de leurs opérations et pour plonger dans le monde de la foresterie 4.0, les grandes entreprises forestières comme Produits forestiers Résolu veulent développer leur propre réseau cellulaire, donnant accès à internet en forêt. Certaines parcelles de forêts pourraient ainsi être connectées au réseau 5G bien avant la majorité des villages du Québec.

Après avoir vu plusieurs mines se trouvant dans des secteurs isolés déployer leur propre réseau cellulaire au cours des dernières années pour prendre le virage 4.0, les entreprises forestières souhaitent maintenant en faire tout autant.

« Un trou, ça ne bouge pas, mais nos opérations fo-
restières bougent », lance d’emblée Martin Lambert, analyste senior, en télécommunication, téléphonie et projet spéciaux, pour Produits forestiers Résolu (PFR), pour faire référence au défi de déploiement d’un réseau cellulaire en forêt.

Avec l’expertise de FPInnovations et de Solutions Ambra, une entreprise spécialisée dans le déploiement de réseaux de communication industriels en milieux isolés, l’entreprise a réalisé des tests de couverture cellulaire en Haute-Mauricie, en mars dernier. Et les résultats ont dépassé les attentes. « On s’attendait à une couverture de 2 à 3 kilomètres, mais on a obtenu une couverture allant de 8 à 10 km», indique Martin Lambert.

Pour Solutions Ambra, basée à Trois-Rivières, le développement de réseaux cellulaires en forêt est une extension naturelle du travail de l’entreprise fondée il y a 12 ans. « On a commencé avec la gestion de flotte dans les mines ouvertes à Fermont. Aujourd’hui nous sommes le leader mondial des réseaux cellulaires en milieux éloignés avec 88 km de mines qui utilisent notre technologie », explique Éric L’Heureux, le président et fondateur de Solutions Ambra, qui compte des clients au Mexique, au Chili et en Afrique du Sud, en précisant que 50 autres kilomètres seront installés prochainement.

Autrement dit, Solutions Ambra déploie des réseaux là ou les grands distributeurs comme Bell et Rogers n’y voient pas d’intérêt. Pour y parvenir, l’entreprise doit faire l’achat de spectre cellulaire aux enchères, une opération couteuse et ardue.

Le manque de fournisseurs dans les secteurs isolés et la difficulté d’accès aux licences cellulaires sont d’ailleurs un des plus grands freins pour démocratiser l’accès à internet en forêt, estime Francis Charrette, responsable scientifique du projet Foresterie 4.0 de FPInnovations.

« La technologie LTE s’est avérée une des meilleures sur le marché pour couvrir de grandes étendues », souligne Éric L’Heureux, en ajoutant que cette qualité est recherchée en forêt.

N’empêche qu’il faut utiliser des tours pour diffuser un tel réseau cellulaire. Avec une dizaine de tours micro-ondes installées au Lac-Saint-Jean, PFR estime avoir les infrastructures en place pour déployer un tel réseau, quitte à ajouter des tours mobiles comme le fait l’armée américaine, soutient Pierre Cormier, vice-président foresterie et opérations forestières pour Résolu.

Toutefois, même le réseau de tours de PFR n’est pas suffisant pour couvrir de grandes étendues, car il faut aussi déployer un système de relais intermédiaire, appelle « back haul » dans le jargon, pour amener les signal des opérations jusqu’au réseau cellulaire (qu’il soit public ou privé), explique Maxime Tanguay Laflèche, responsable des essais pour FPInnovations.

Et c’est justement sur ce volet que ce sont concentrés les tests réalisés en mars dernier. « On voulait quantifier différentes variables pour savoir comment la hauteur de la tour, la puissance du signal, la hauteur des arbres et des montagnes influençaient la couverture », ajoute ce dernier.

« On veut d’abord démontrer que c’est possible, note Pierre Cormier. À partir de là, on souhaite entamer des discussions avec les différents gouvernements pour déployer un tel réseau pour l’industrie, mais aussi pour mieux occuper le territoire. » Ainsi, il sera possible de déterminer si une tour peut déployer du signal dans un rayon de 5 km, plutôt que 3 km, souligne Ian Michaelson, chercheur principal chez FPInnovations. Ces données permettront de répondre à la question la plus importante : combien ça coute ? « Si ça coute 10 $/m3, on n’aura pas le business case pour implanter la technologie », dit-il. À défaut d’avoir accès à un réseau internet à fort débit, FPInnovations évalue aussi un système de télémétrie à faible cout, qui pourrait servir à transférer les données des machines (localisation, carburant, stocks de bois) à faible débit sur un réseau dans le nuage.

Dans quelques années, le déploiement de satellites à basse orbite pourrait aussi faciliter l’accès à un réseau cellulaire, remarque Francis Charrette. Lorsqu’un réseau cellulaire sera mis en place, PFR pourrait alors se connecter sur leur propre réseau à l’interne simplement en utilisant leurs propres cartes SIM, explique Éric l’Heureux. « Ça sera une extension de leur réseau », dit-il, en spécifiant que les forestières pourront bénéficier d’un réseau 4G et 5G, même en forêt, ouvrant ainsi la porte à une plus grande utilisation des objets connectés.

C’est alors que les possibilités seront presque infinies, ajoute Pierre Cormier. « D’ici 5 ans, on veut que les machines puissent se parler entre elles et qu’elles soient connectées aux usines, dit-il. On aura alors toutes les informations requises en temps réel pour planifier la récolte sur le territoire en fonction des besoins de nos clients. » Ce réseau permettra aussi de faire des diagnostics en temps réel et de régler des problèmes plus rapidement en faisant un simple appel vidéo, comme l’industrie minière le fait depuis quelques années, remarque Éric L’Heureux.

Le manufacturier Caterpillar a d’ailleurs fait une démonstration de pilotage à distance avec des écrans à Vancouver l’été dernier ! Comme quoi, le futur de la foresterie est déjà à nos portes.

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