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Un site pour se partager la ressource

Le site Vallières est un modèle d’optimisation de la ressource forestière où plusieurs entreprises partagent une ressource commune selon leurs besoins spécifiques.


10 septembre 2014
Par Guillaume Roy


Sujets
Chaque semaine, 150 voyages de copeaux sortent du site Vallières pour être transformés en pâtes à l’usine de Rocktenn de La Tuque

Le seul parc forestier du Québec a été aménagé en 1991 à quelques kilomètres de La Tuque. « Pour que les entreprises viennent s’y établir, nous devions assurer la protection contre les incendies », souligne Silvi Lepage, conseillère municipale. Situé à l’extérieur du périmètre urbain, ce secteur n’était pas desservi par la municipalité. Un bassin d’eau de 650 000 gallons a été aménagé pour alimenter les systèmes de protection des usines et les bornes-fontaines localisées aux endroits stratégiques. Sans protection contre les incendies, le site n’aurait jamais vu le jour.

Pour justifier de tels investissements, le site possédait des avantages forts intéressants pour les industriels. « C’est un site à proximité d’un réseau forestier hors norme et il y a un territoire vaste pour l’implantation d’entreprise », note Mme Lepage.

Exploitation du site
L’idée a toujours été de créer un centre industriel sur le site Vallières. Au départ, trois usines occupaient le site : l’usine de copeaux Francobec, la scierie Gérard Crête et fils et la scierie Produits forestiers La Tuque. Depuis, Francobec a été intégré à part entière par la papetière Rocktenn, les deux scieries ont fermé et l’usine de production de paillis Transfobec a vu le jour l’an dernier sur le site.

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L’usine de copeaux Francobec a été construite en 1992 pour traiter le bouleau. « L’usine avait demandé au Groupe Remabec d’installer un site de mise en copeaux. On a construit l’usine et on leur a donné un contrat », explique Louis-Serge Gagnon, ingénieur forestier, surintendant approvisionnement fibres chez Rocktenn. À l’époque, il y avait du bran de scie en abondance et la papetière utilisait très peu de feuillus dans sa recette de pâte. La production de copeaux a donc été très modeste entre 1992 et 2004.

En 2004, l’industrie a connu un ralentissement de l’approvisionnement en bran de scie. « En même temps, on commençait à s’apercevoir que le feuillu a des propriétés intéressantes pour notre carton », note M. Gagnon. Alors que l’usine de pâte était prête à recevoir plus de copeaux, la gestion des approvisionnements posait problème. « En forêt, chaque partie de la tige appartient à quelqu’un. Une usine de sciage pouvait prendre une tige pour le déroulage, et nous, on rachetait les copeaux qu’ils produisaient. Il fallait aussi transporter les cimes laissées en forêt et les arbres de moins de 20 cm. La gestion du transport était extrêmement complexe », ajoute M. Gagnon.

Un projet pilote a alors vu le jour en 2004 avec le Groupe Rémabec. L’idée était de faire transiter le feuillu de qualité par le site Vallières, de le tronçonner avec de l’équipement mobile pour essayer de sortir du bois de qualité. La première année, 10 000 mètres cubes ont transité par le site. « On s’est rendu compte que ça fonctionnait bien et depuis, on n’a jamais arrêté », souligne Louis-Serge Gagnon. Depuis ce temps, le volume ne cesse d’augmenter. Aujourd’hui, 330 000 mètres cubes transitent par le site Vallières où cinq entreprises se partagent la ressource : Rocktenn, les industries John-Lewis, Boiserie Savco. RBS St-Tite et Commonwealth Plywood.

Gestion de la qualité
Avant l’implantation du site de triage, les opérateurs forestiers devaient faire la sélection des tiges selon les demandes de chaque usine. « Comme chaque usine a des besoins spécifiques, on voulait simplifier les opérations », mentionne M. Gagnon. La commande passée aux forestiers est maintenant de classer les bouleaux de moins de 20 cm dans une pile pour la pâte, et les billes de plus de 20 cm dans une autre où l’on retrouve le potentiel de qualité selon les normes du ministère. Dès la récolte, environ 50 % du volume récolté est destiné à la pâte, car les arbres ont moins de 20 cm. L’autre 50 % sera trié au site Vallières.

Propriétaire du site, Rocktenn se retire toutefois de l’opération de tronçonnage. L’opération du site et de l’usine de mise en copeaux est donnée en contrat à Tronco, une filiale de Remabec. C’est Tronco qui s’occupe du tronçonnage des billes pour extraire la qualité.

C’est donc le preneur de la qualité qui fait sa ponction dans le volume en premier, et Rocktenn prend ce qui reste. « On s’assure ainsi que tout le monde est heureux », lance M. Gagnon.

Par exemple, les industries John-Lewis recherchent un bois de qualité, sans coloration pour produire de 26 millions de bâtons de popsicle par jour! L’entreprise Commonwealth Plywood, elle, recherche de grosses billes d’excellente qualité pour le déroulage. Chaque bille est inspectée pour s’assurer de la qualité.

Sur la quantité totale de volume destiné au triage, approximativement 50 % du volume sera déclassé et prendra le chemin de la pâte. Les industries John-Lewis accaparent près de 30 % du volume du site Vallières, Boiserie Savco 20 % et Commonwealth Plywood prend entre 3 à 5 %.

C’est une tronçonneuse mobile qui fait le travail sur le site. Habituellement, elles tronçonnent à l’entrée de l’usine, où la partie sans qualité de la tige est mise dans le convoyeur vers l’écorceur pour la transformer en copeaux. Ainsi, on réduit la manutention de bois à faire. Les beaux billots sont mis de côté pour être chargés dans les camions en direction des usines respectives.  

Des améliorations logistiques pourraient être amenées sur le site, selon Louis-Serge Gagnon, mais ça nécessiterait des investissements importants. « Tronco voulait installer un système de tronçonnage automatisé, mais chaque fois, on se retrouve avec un problème opérationnel, parce que le scanneur produit trop de rejet en faisant la lecture sur l’écorce de bouleau. Pour l’instant, les tronçonneuses font l’affaire. Ce n’est pas ce qui est le plus efficace, mais on sort une qualité intéressante », dit-il.

La gestion de la qualité des billes n’est plus faite en forêt. C’est aujourd’hui la tâche des opérateurs de tronçonneuse directement sur le site, qui sont devenus experts en la matière.

Les embûches administratives
Presque toute la récolte de bouleau de la Mauricie, qui provient de peuplements mixtes des UAF 4151, 4352, 4231 et 4351, passe par le site Vallières. À l’extérieur de ces zones, le partage du bois entre les différents partenaires devient presque impossible. « Par exemple, dans le secteur de la ZEC Kiskissink, on ne peut pas partager le bois, car John-Lewis n’a pas de garantie d’approvisionnement là-bas », explique Louis-Serge Gagnon.

Selon ce dernier, derrière le succès du site se cache une très grande complexité. « On entend parler du site Vallières partout. C’est tout le temps facile. Ça règle tous les problèmes de la foresterie au Québec, mais depuis 2004 on a dépensé beaucoup d’énergie pour régler tous les problèmes administratifs », dit-il. Au départ, quand il a été convenu d’amener du feuillu de qualité sur le site, il a fallu démontrer au ministère que le bois n’allait pas être transformé en copeaux. D’autres parts, les entreprises partenaires doivent avoir des garanties d’approvisionnement communes pour amener le bois sur le site de triage. « Le Bureau de mise en marché des bois vient un peu régler ça, car le bois devient décontrôlé, mais ça demeure des volumes marginaux », relate M. Gagnon.

De plus, les volumes sont contrôlés et il y a toujours une différence marquée entre le poids de matière qui entre et ce qui sort. « On a du mettre en place un mécanisme avec les partenaires pour que ça ne soit pas juste Rocktenn qui mange la perte. On a donc trouvé un moyen pour la distribuer », commente Louis-Serge Gagnon.

Aujourd’hui, la grande majorité des problèmes administratifs sont réglés, mais les entreprises présentes sur le site on du travailler d’arrache pied pour trouver des solutions innovantes pour un site unique. Ce site qui présente des avantages importants pourrait éventuellement être reproduit ailleurs au Québec.

« Si quelqu’un veut installer une cour de triage, il y a plusieurs choses à prévoir. D’abord, il faut trouver un preneur pour la pâte, car 75 % du volume de récolte de feuillu y est destiné. Comment faire pour balancer les volumes ? Comment faire pour travailler avec les barrières administratives du ministère ? Ça s’est amélioré, mais ce n’est pas toujours évident de faire bouger les choses », conclut M Gagnon.