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Un protocole de séquestration du carbone attendu depuis plus de sept ans


8 avril 2020
Par Guillaume Roy

Le Québec accuse un retard dans l’élaboration de protocoles menant à l’émission de crédits carbone compensatoires (CrC), si bien que la production ne suffit pas à combler la demande. De 2013 à 2017, les entreprises québécoises ont ainsi acheté 91 % des crédits réglementés compensatoires en Californie, générant une fuite de capitaux de 91 millions de dollars. Si cette tendance est maintenue, ce déficit commercial pourrait atteindre 2,8 milliards de dollars d’ici 2030, alors que le prix du carbone continuera de grimper. Voici la deuxième et dernière partie d’un dossier préparé par le journaliste Guillaume Roy et amorcé samedi dernier.

Alors que 75 % des crédits carbone compensatoires (CrC) émis sur le marché californien sont générés avec des projets forestiers, le Québec n’a toujours pas mis sur pied un protocole de séquestration du carbone avec le reboisement, sept ans après la mise en place du marché du carbone commun.

Le Québec accuse un retard dans l’élaboration de protocoles menant à l’émission de crédits carbone compensatoires (CrC), si bien que la production ne suffit pas à combler la demande. De 2013 à 2017, les entreprises québécoises ont ainsi acheté 91 % des crédits réglementés compensatoires en Californie, générant une fuite de capitaux de 91 millions de dollars. Si cette tendance est maintenue, ce déficit commercial pourrait atteindre 2,8 milliards de dollars d’ici 2030, alors que le prix du carbone continuera de grimper. Voici la deuxième et dernière partie d’un dossier préparé par le journaliste Guillaume Roy et amorcé samedi dernier.

Faute de protocole forestier, la province peine à générer suffisamment de crédits carbone pour les entreprises. Jusqu’à maintenant, Québec a mis sur pied cinq protocoles, dont deux sur la destruction du méthane dans les mines de charbon, alors qu’il n’existe aucune mine du genre dans la province.

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Claude Villeneuve, titulaire de la Chaire en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Seulement deux protocoles québécois sont utilisés pour l’instant, soit celui sur la destruction des substances appauvrissant la couche d’ozone (SACO) et celui sur la destruction du méthane dans les lieux d’enfouissement. Le dernier protocole concerne la capture du méthane dans les fosses à lisier, mais aucun projet du genre n’a encore généré de CrC.

La Californie a pour sa part mis sur pied six différents protocoles pour produire des CrC. Le protocole forestier permet de capter du carbone grâce à l’afforestation, laquelle génère plus de 75 % des crédits au sud de la frontière. De tels projets peuvent être réalisés partout aux États-Unis. Depuis 2013, la Californie a ainsi émis 192 fois plus de crédits carbone que le Québec.

« Un projet mis en place dans le Maine, tout près de chez nous, peut générer des crédits carbone, mais on n’a toujours pas de protocole du genre au Québec », déplore Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et directeur de l’Institut de l’énergie Trottier.

Le Québec participe donc à un marché commun avec la Californie, sans toutefois utiliser un des outils les plus performants pour produire des CrC.

Compter dans son but

Tous les experts interviewés dans le cadre de ce reportage ne comprennent pas pourquoi le Québec tarde autant à mettre sur pied un protocole forestier. « Ils jouent comme du monde qui ne veulent pas gagner, image le biologiste Claude Villeveuve, de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Ça fait cinq ans que le ministère nous dit qu’ils préparent le protocole de boisement sur les terres privées et on attend toujours. Il y a quelqu’un qui bloque quelque part. »

« On ne pourra pas se passer de la forêt pour atteindre nos objectifs », renchérit Pierre-Olivier Pineault, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie aux HEC Montréal. Ce dernier estime que le gouvernement agit par excès de précaution dans l’élaboration d’un tel protocole.

Selon Mark Purdon, directeur général de l’Institut québécois du carbone, un institut de recherche indépendant, « le Québec pourrait faire plus pour utiliser ses forêts pour lutter contre le changement climatique ».

Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), qui travaille avec le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) pour l’élaboration d’un protocole visant la séquestration du carbone par des activités de boisement et de reboisement sur le territoire privé du Québec, admet que le travail pour y parvenir est long et ardu.

Selon le MELCC, cette situation s’explique par le fait que le Québec a choisi une approche différente de celle de la Californie. En Californie, le carbone séquestré doit être maintenu sur une période de 100 ans, ce qui amène une lourdeur administrative liée à la gestion de la permanence. Au Québec, on mise plutôt sur l’approche du forçage radiatif, c’est-à-dire sur les bénéfices climatiques réalisés au moment où l’on délivre le crédit carbone. Cette approche, qui génère moins de crédits carbone que l’approche californienne, est moins coûteuse et plus facilement applicable, soutient le MELCC.

« La rédaction juridique est en cours et le protocole ferait l’objet d’une consultation publique à la Gazette officielle du Québec d’ici le printemps 2020 », assure-t-on.

Ce protocole sera valide sur les terrains privés seulement, mais les ministères évaluent l’option d’ajouter éventuellement un protocole de boisement sur les terres publiques. Selon Claude Villeneuve, il existe un énorme potentiel de production de CrC dans la forêt publique et le gouvernement devrait utiliser cet outil pour atteindre ses objectifs de réduction des GES.

Outre ce protocole forestier, le MELLCC évalue aussi le potentiel de quatre autres protocoles, lesquels permettront d’augmenter le nombre de CrC émis au Québec. Ces protocoles de réduction de GES se feraient dans les domaines de la biométhanisation ou du compostage des matières organiques, de la substitution de carburants dans le secteur du transport maritime, dans la conversion de systèmes de réfrigération et dans l’amélioration des pratiques d’épandage des fertilisants agricoles.