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Trois types de coupe avec le projet Triade

Projet d’aménagement concerté pour revenir à une forêt préindustrielle.


10 avril 2013
Par Martine Frigon

Sujets
Parmi les machines de Mario Tremblay, on compte deux débardeurs à pince John Deere 748 ainsi que deux ébrancheuses, une Tigercat 320 et une Kobelco 220.

En Haute-Mauricie, un projet pilote pourrait peut-être devenir un modèle d’aménagement pour l’industrie forestière. Il a été conçu dans le but de protéger la ressource tout en assurant la productivité des activités de coupe et ce, en réunissant tous les intervenants du milieu : les environnementalistes, les Premières Nations, le monde municipal et les industriels.

Tout a commencé en 2003 alors qu’une étude de faisabilité est effectuée par une équipe de chercheurs, dont Christian Messier de l’UQAM, inspiré par la théorie de deux Américains de l’ouest des États-Unis, Hunter et Seymour. Deux ans plus tard, le projet Triade naissait et obtenait une reconnaissance comme projet pilote par le ministère des Ressources natur-
elles du Québec. On cible alors le territoire 042-51 situé en Haute-Mauricie.

Le projet consiste à recréer la forêt qui était présente avant les activités forestières, ce qui remonte à plus d’une centaine d’années. C’est ce que l’on nomme d’ailleurs l’approche écosystémique. Trois zones composent le territoire du projet triade : la majorité, soit 69 %, est consacrée à l’aménagement écosystémique; la production forestière occupe 20 % du territoire et la conservation, une proportion de 11 %.

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Sur le terrain, trois ingénieurs forestiers rattachés à la compagnie Abitibi-Bowater agissent en tant que chargés de projet : Nadyre Beaulieu assume la coordination, Éric Couture est assigné à la Coopérative forestière de la Haute-Mauricie à La Tuque et Pierre Boudreau, directeur de la foresterie est rattaché à l’usine de Shawinigan.

« Avec le contexte forestier, nous étions forcés d’être imaginatifs, explique Pierre Boudreau. Il était nécessaire d’instaurer une nouvelle méthode, c’était une question de survie. » Nadyre Beaulieu précise : « Nous voulons que les essences qui étaient présentes avant la période industrielle reviennent. Par exemple, nous devons réimplanter l’épinette rouge. »

Les premières activités de coupe ont débuté en juillet 2008. Trois types de coupe sont pratiqués : la coupe multi-cohorte, la coupe progressive d’ensemencement et la coupe avec protection des petites tiges marchandes. La coupe multi-cohorte qui assure un pourcentage important du peuplement lors de chaque intervention, permet la présence d’arbres de différentes tailles et de différents âges, et assure une partie importante du couvert.

Par ailleurs, la coupe progressive d’ensemencement, qui est une coupe partielle du peuplement, vise la régénération. Lorsque bien établie, on procède à une deuxième coupe pour retirer les arbres matures résiduels. Enfin, la coupe avec protection des petites tiges marchandes favorise quant à elle la formation d’un peuplement de structure irrégulière en retenant le sous-étage composé de jeunes arbres et de petites tiges marchandes.

« L’impact visuel est encore plus léger que la coupe mosaïque, et l’on obtient le même taux de récolte, à un prix moindre, poursuit M. Boudreau. »

L’opérateur fait un bouquet
Ce projet demande une participation active des opérateurs à la prise de décision. « Au lieu d’entrer dans un bloc et d’aller chercher les arbres qui ont été préalablement marqués, il doit juger lui-même celui qu’il abattra et celui qu’il laissera, souligne Éric Couture. On tente un bouquet à l’hectare. Règle générale, les opérateurs font deux hectares le jour et un hectare la nuit, et il faut laisser un bouquet à chaque quart de travail. » La notion de bouquet s’applique à la CPRS (coupe avec protection de la régénération et des sols) avec bouquet et lors de la coupe finale (deuxième passe) de la coupe progressive d’ensemencement.

Les opérateurs doivent créer un bouquet entre 11 h et midi et un deuxième entre 16 h et 17 h. Afin de respecter le 500 m2, ils disposent d’un truc : celui de se fier à l’envergure de leur machine. Elle représente une quinzaine de mètres en mode expansion, ce qui permettra de mesurer la grandeur du bouquet. « Habituellement entre deux sentiers, il y a une quinzaine de mètres de large et une trentaine de mètres en profondeur. Donc, on a expliqué aux opérateurs que l’équivalent de deux longueurs d’abatteuse par une largeur entre deux sentiers, c’est ça un bouquet, spécifie Éric Couture. »

« C’est également aléatoire parce que nous ne savons pas où l’abatteuse sera rendue à 11 h t à 16 h, » raconte Nadyre Beaulieu. « Deux bouquets peuvent être disposés très près les uns des autres et d’autres, assez éloignés, » de dire Pierre Boudreau. Et d’ajouter Éric Couture :

« Pour s’assurer toutefois que la recette est respectée, lorsqu’un opérateur fait un îlot, il doit le pointer sur le GPS de son abatteuse. C’est comme ça que nous savons également si le nombre d’îlots par hectare est respecté. »

Compensation financière
Actuellement les opérateurs qui participent au projet Triade obtiennent une compensation financière car ils ne produi-
sent pas autant qu’avec les méthodes dites standard. « Ils reçoivent une compensation de la Coopérative forestière de la Haute-Mauricie, un de nos partenaires dans le projet », explique Éric Couture. « Si tu ne fais pas cela, tu forces les gens à se dépêcher et nous ne voulons pas ça », complète Pierre Boudreau.

Et la productivité? « Ce n’est pas loin d’être productif, note M. Boudreau. Avec l’expérience des opérateurs et en améliorant le débardage, la productivité s’améliore. Toutefois, cela ne sera jamais aussi productif que les méthodes traditionnelles, mais cela entraînera moins de reboisement, donc des économies à l’État. »

Toutefois, les trois ingénieurs ne croient pas détenir la solution tracée d’avance.

« Peut-être qu’il y aura des ajustements dans notre méthode. Aurons-nous atteint nos objectifs? Nous ne le savons pas; nous le saurons dans quelques années et nous nous ajusterons. Par contre, je sais une chose : je suis prêt à vendre ce modèle à n’importe qui car ce n’est pas coûteux et ça fait la job!, lance Pierre Boudreau. »

Ce dernier soutient qu’à partir de 2013, la moitié des opérations de coupe forestière sera des coupes partielles. « Nous ne pouvons pas concevoir de nouveaux équipements, il n’y a plus d’argent neuf dans notre industrie, il faut trouver des méthodes avec ce que l’on a. Le projet Triade pourrait bien être la recette à la grandeur du Québec. Par contre, il n’y a pas de région homogène. Ce sera aux régions de l’adapter, conclut-il. »

On compte la participation de plus de 22 compagnies forestières dans ce projet, notamment Abitibi-Bowater, Kruger, Arbec, John Lewis et Scierie St-Tite. Y sont également engagés les territoires autochtones Attikamek et les pourvoiries présentes, ainsi que des représentants du monde municipal par l’intermédiaire de la Conférence régionale des Élus de la Haute-Mauricie.

 

Les buts du concept Triade

  • Les objectifs de cette stratégie d’aménagement sont :
  • Minimiser les baisses de volume et l’impact socio-économique régional associés aux réductions en approvisionnement causées par l’adoption du projet de loi 71 et par l’implantation d’aires protégées.
  • Développer l’expertise en réalisant à grande échelle l’aménagement écosystémique.
  • Mettre en oeuvre le concept de zonage fonctionnel.
  • Intensifier l’aménagement forestier sur les sites appropriés.
  • Obtenir les adaptations au mode de gestion actuel nécessaire à la mise en oeuvre du projet.
  • Contribuer à la stratégie de conservation de la biodiversité par l’ensemble du concept.
  • Bonifier les connaissances scientifiques nécessaires à l’aménagement forestier intensif, à la conservation et à l’aménagement écosystémique.

Pour plus d’information, visitez le site www.projettriade.ca

Mario Tremblay et son équipe
Mario Tremblay vit à La Croche, à quelques kilomètres de La Tuque. Âgé de 51 ans, il travaille en forêt depuis trois décennies. Il est très engagé dans le milieu forestier en tant que vice-président de la Coopérative forestière du Haut-Saint-Maurice, un organisme qui regroupe une soixantaine de membres et une centaine de travailleurs. Son entreprise participe au projet Triade, qui expérimente un type de récolte qui, dans une proportion de 20 % de possibilité de récolte sur le territoire donné, permettrait un retour à la forêt préindustrielle et aux essences qui la composaient à l’époque.

Son entreprise, Les forestières Mario Tremblay, emploie une dizaine d’opérateurs. Parmi ceux-ci, ses deux fils : Maxime, âgé de 21 ans, et Jean-François, 23 ans. Quant à Sonia, elle est responsable, comme bien des conjointes d’entrepreneurs, de la comptabilité de l’entreprise.

Maxime qui a étudié en soudure, contribue aussi à l’entretien des équipements. Jean-François, pour sa part, est un fervent adepte de courses de VTT durant les fins de semaine. « Lorsque je dis aux gens, principalement ceux de la ville, que je suis travailleur forestier, dit-il, je sens qu’ils pensent que je détruis la nature. Je prends le temps de leur expliquer ce que je fais et leur vision change. Et ceci, c’est encore plus vrai depuis que nous travaillons sur le projet Triade. »

Tigercatmar09

L’opérateur décide
Au sein du projet Triade, les opérateurs ont un rôle décisionnel à jouer au lieu de suivre les instructions des autres. « Aujourd’hui, un opérateur entre dans un bloc et tout ce qu’il doit faire, c’est d’aller chercher l’arbre qui été marqué, de dire l’entrepreneur. Ici, c’est différent, on choisit ce qu’on coupe et ce qu’on laisse d’après les règles de base qu’on nous a données. » Parmi ces règles, celle de créer un bouquet par quart de travail.

« Ici, en Mauricie, ça prend des équipements puissants », lance Mario Tremblay, bien satisfait de sa machinerie qui compte plusieurs abatteuses et débusqueuses, dont la majorité sont des modèles récents. Sa machine la plus ancienne est une abatteuse Tigercat fabriquée en 1995, qui compte aujourd’hui environ 35 000 heures. « C’est la deuxième qui a été achetée au Québec! », dit-il avec fierté. La flotte comprend également une abatteuse Tigercat 870 fabriqué en 2004, deux débardeurs à pince John Deere 748 manufacturés en 2000, une débusqueuse Tigercat 630, modèle 2006 ainsi que deux ébrancheuses, une Tigercat 320 et une Kobelco 220.

Étant l’un des trois entrepreneurs qui participent au projet pilote, il est à même de comparer la nouvelle méthode proposée. « Ce n’est pas le même type de travail, admet-t-il. On produit moins que si l’on travaillait comme à l’habitude. Il faut aussi un opérateur d’expérience parce qu’il faut se familiariser aux types de coupe demandés avec nos équipements actuels. »

Puisque la production est moindre, Mario Tremblay reçoit une compensation. Est-ce possible de travailler ainsi à grande échelle? « Je ne sais pas, répond-il. Je suis bien content de participer à ce projet; mes deux fils et moi avons le sentiment de participer à quelque chose de très intéressant pour l’industrie. » Il termine en ajoutant qu’il faudra sans doute repenser le mode de rémunération en raison du volume inférieur par rapport aux coupes standards.


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