La relance grâce au classeur épargné par le feu

Reportage sur la scierie Lapointe et Roy, à Courcelles
Alain Castonguay
Décembre 19, 2017
Écrit par Alain Castonguay
Le bâtiment du classeur automatisé a été épargné par l’incendie de juillet 2014.
Le bâtiment du classeur automatisé a été épargné par l’incendie de juillet 2014. Photo: Alain Castonguay
C’est grâce à un classeur de bois automatisé, épargné par l’incendie survenu en juillet 2014, que la famille Lapointe a trouvé le courage et l’énergie de relancer la scierie Lapointe & Roy, à Courcelles, en Estrie.


Les activités de sciage ont pu reprendre au printemps 2016, après d’une année et demie d’interruption. La reconstruction a été rendue possible grâce à l’aide du Fonds valorisation du bois (FVB) du Fonds de solidarité FTQ, qui a investi 1,5 million de dollars (M$) en actions privilégiées. L’usine a par la suite ajouté un optimiseur sur la ligne d’éboutage. L’ensemble du projet a coûté plus de 7,5 M$.

Rencontré à l’usine de Courcelles à la fin octobre, Léopold (Léo) Lapointe reconnaît que le classeur automatisé, qui a nécessité un investissement de 1,2 M$ en 2004, a été au centre de la décision de la relance de la scierie. L’entreprise a d’ailleurs fini de rembourser le prêt de cet investissement en décembre 2014, quelques mois après le sinistre. « Si on ne reconstruisait pas, on l’aurait vendu pour le prix du vieux fer. Dans le meilleur des cas, ça aurait rapporté 100 000 $ », dit-il.

Avec cet actif toujours utilisable, la décision de relancer l’usine s’est rapidement imposée. « On aurait perdu la valeur de notre investissement là-dedans. On avait mis de l’argent dans la cour, dans le bureau, le garage, l’entrepôt en bas. On ne voulait pas perdre tout ça », ajoute-t-il.

Usagé ou neuf
Après avoir reçu les indemnités de l’assureur, un mois après l’incendie, la famille Lapointe a passé trois mois à chercher de l’équipement usagé. Avec toutes les fermetures de scieries qui ont eu lieu un peu partout après la crise financière de 2008, il y avait beaucoup de matériel de seconde main sur le marché.

En évaluant les coûts du démantèlement, du transport, du montage, de la mise à niveau des équipements de contrôle automatisés, etc., Léo Lapointe a estimé que cela représentait 75 % du prix d’une ligne de sciage neuve. « Tu n’as aucune garantie, et tu te retrouves avec du matériel de 20 ans », explique-t-il.

Avant le feu, une bonne partie du travail de manutention des billes de bois rond et des planches était faite par des ouvriers. La production variait de 9 à 12 millions PMP par année, selon l’état du marché. L’entreprise fournissait du travail à 18 personnes.

Aujourd’hui, 20 personnes y travaillent, mais la production a doublé. La scierie produit du bois d’œuvre en longueurs de 8, 9 ou 10 pieds. La nouvelle ligne de sciage est la plus petite unité de production qui existe dans le marché, précise-t-il.

Les actions du FVB seront rachetées graduellement, explique M. Lapointe. L’investissement du Fonds a aidé l’entreprise à mieux gérer ses besoins financiers. Une usine de cette taille a besoin de liquidités d’environ 1,2 M$ pour acheter le bois, payer les salaires et couvrir les frais d’exploitation, le temps que la production soit vendue, estime-t-il.

UNE AFFAIRE FAMILIALE
Juste avant le sinistre, Léopold Lapointe venait tout juste de céder des parts de l’entreprise à trois membres de sa famille qui y travaillaient depuis 20 ans. Son fils Steve avait alors obtenu 25 % des parts, tout comme le couple formé par sa fille Sylvie et son gendre Donald. Leur fils Johnny, 20 ans, travaille aussi à la scierie.

Quand il a eu besoin de reconstruire la scierie, Léo Lapointe a voulu recourir à l’expertise des fournisseurs de la Beauce et du Centre-du-Québec.

La ligne de sciage a été produite par Équipement PHL, de Saint-Ephrem, filiale du groupe BID, aussi propriétaire de Comact. L’optimiseur a été conçu par ProLogic Plus, de Saint-Georges, et par Logitech Automatisation, de Saint-Joseph. Le bâtiment a été conçu par Métal Sartigan, aussi à Saint-Georges. Les travaux d’électricité ont été faits par André Roy Électrique, de Saint-Joseph. La ligne d’éboutage a été faite par Carbotech, de Plessisville, et les équipements de manutention du bois ont été usinés chez Piché, à Daveluyville. Les gicleurs automatiques ont été produits à Beauceville.

Les panneaux de contrôle du classeur avaient été fournis par Pro-Automation, de Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec. Le broyeur à copeaux et l’écorceur, des équipements usagés, ont été produits chez Forano à Plessisville. Les cabines des opérateurs et des convoyeurs ont été acquises auprès d’une usine fermée ailleurs au Québec.

Il n’y a pas de balance pour accueillir les camions de bois dans la cour. Léo Lapointe préfère payer les billes au volume mesuré et non au poids. « Si le bois est sec un peu, ou s’il est vert parce qu’on vient juste de le couper, le poids n’est pas le même. Ce n’est pas équitable. C’est pour ça qu’on aime mieux mesurer », dit-il.

Depuis peu, Léo Lapointe reçoit de l’aide pour le mesurage dans la cour. Âgé de 68 ans, il entend continuer de travailler aussi longtemps qu’il le pourra.

 

Séchage et rabotage
Même en doublant la production de la scierie, la famille n’a pas songé à équiper l’entreprise d’une ligne de rabotage et de séchoirs à bois. Un tel investissement aurait presque doublé la valeur de l’emprunt requis pour la relance. « Pour que ça vaille la peine, tu dois avoir au moins 75 millions de pieds » à réusiner, estime M. Lapointe.

La production de la scierie est rabotée ou séchée dans d’autres usines situées à proximité: Clermond Hamel, à Saint-Ephrem, l’usine Sartigan, de Saint-Ho-noré-de-Shenley, et Benoît & Dionne, à Stratford. Ces entreprises mettent elles-mêmes en marché le bois d’œuvre qui est en bonne partie exporté sur le marché américain.

En fonction depuis le printemps 2017, l’optimiseur à l’éboutage conçu par Comact et Carbotech a permis à l’usine d’augmenter sa production annuelle à environ 25 millions de pieds mesure de planche (PMP). Grâce à cet équipement, la production de l’usine a augmenté de 5 % avec le même volume de bois rond.

Toutes les billes de bois sont achetées auprès des producteurs de la forêt privée. Avant la relance, les anciens fournisseurs ont tous signé des lettres où ils confirmaient leur intérêt à reprendre les livraisons de bois, ce qui a rassuré les prêteurs. Le bois est récolté dans un rayon d’environ 50 kilomètres, mais il arrive parfois que les livraisons viennent de plus loin, lorsque la cour des autres usines est déjà pleine. À Courcelles, on peut usiner des billes d’un diamètre maximal de 12 pouces. La réouverture a permis aux propriétaires de lots boisés d’écouler les arbres aux dimensions plus petites.

Vitesse de croisière
Léo Lapointe souligne la collaboration de Réal Desbiens et de ses collègues de la Direction du développement industriel et des produits du bois au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. Ce dernier a aidé au montage du projet de relance à la demande d’Investissement Québec.

À l’automne 2017, la production variait de 110 000 à 120 000 pmp, soit l’équivalent de la cible initiale de 112 000 pmp. « Si on avait plus de 10 pieds, je pense qu’on pourrait se rendre à 130 000 ou 140 000 pieds », dit-il.

L’usine ne fonctionne que sur un seul quart de travail. S’il avait assez de bois et était capable de trouver la main-d’œuvre, l’ajout d’un autre quart serait possible, mais Léo Lapointe n’y songe pas, pour maintenait la quiétude à Courcelles, une municipalité paisible.

La plupart des employés sont revenus lors du redémarrage, mais l’automatisation a éliminé ou modifié certains emplois, forçant l’entreprise à former son personnel.

Léo Lapointe aimerait bien trouver un mécanicien pour réaliser les travaux de maintenance et d’entretien de l’usine lorsque la scierie ne tourne pas. Comme dans toute l’industrie manufacturière, ce type d’emploi est difficile à pourvoir.

Pour l’instant, la scierie écoule ses copeaux, qui sont livrés chez Tafisa, à Lac-Mégantic, et à une usine papetière du Maine. « On a de la misère un peu, même si on a des contrats. (...) Le prix n’arrête pas de baisser. C’est pire pour les usines du nord, ils les vendent pour presque rien », illustre-t-il. Pour les copeaux, l’entreprise a une capacité d’entreposage équivalente à sept voyages de camion.

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