Opérations Forestières

Nouvelles de l’industrie Politiques
Sauter des rapides


22 février 2013
Par Luc Bouthillier

Des autochtones installent des barricades sur des routes forestières pour se faire entendre. Des entrepreneurs forestiers déclenchent un arrêt de travail pour augmenter la rémunération de leurs efforts. La possibilité de récolte poursuit sa dégringolade alors que les calculs sont révisés afin d’intégrer de nouvelles contraintes environnementales. Et le «meilleur» reste à venir puisqu’à partir d’avril 2013, l’aménagement écosystémique deviendra pratique courante dans les forêts du Québec. Personne ne sait trop bien ce que cela signifie, sinon l’amorce d’une période d’apprentissage qui sera coûteuse. Bienvenue dans la foresterie du XXIe siècle!

Pour les industriels forestiers qui se démènent depuis sept ans dans une crise profonde, toutes ses revendications peuvent apparaître déraisonnables. Après tout, ils sont de gros créateurs de richesse. Au Québec, ils génèrent 16 milliards $ de revenus manufacturiers par année. Ne pourrait-on pas leur faciliter la vie? C’est que le contexte a changé. La forêt n’est plus seulement un site d’approvisionnement en matière première. Comme l’indique le nom de la récente loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, c’est un lieu où il faut savoir se projeter dans le futur pour établir les gestes à poser aujourd’hui. Les forestiers diront qu’ils font précisément cela en appliquant le rendement soutenu. Ça ne suffit plus.

Un flux constant de bois ne répond pas à la diversité des attentes envers la forêt. Trouver la bonne réponse quant à ce qu’il faut faire en forêt passe maintenant par des devoirs de mémoire et de collaboration. Les experts gagneraient à évaluer leur pensée en vue de l’améliorer. Mais tenter une réflexion critique sur des décennies de foresterie de manière à se renouveler, c’est simple. Le plus compliqué, c’est la collaboration. Une gestion durable et écosystémique des forêts requiert la constitution d’un réseau d’acteurs concernés par une forêt donnée. Ainsi, on reconnaît la diversité des besoins.

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On construit conjointement une manière d’habiter un espace. Et on apprend à travailler ensemble afin de mettre en œuvre une stratégie d’aménagement.

Bien sûr, cette voie collaborative repose sur une dynamique très différente de celle où les acteurs industriels dominent du seul fait de leur poids économique. Elle s’inspire de facteurs de changement. L’urbanisation croissante rend de plus en plus importante la prestation de services environnementaux rendue par les forêts. Dans un environnement bâti plutôt exempt de «nature», la forêt s’avère un lieu privilégié pour l’expression de valeurs environnementales. Dans ce cas, la perspective autochtone mérite d’être considérée explicitement. Pour des raisons identitaires, la contribution environnementale des forêts est une condition essentielle. Cependant, leurs besoins en développement socio-économique obligent des partenariats concrets avec les industriels.

La sécurité énergétique et les changements climatiques sont aussi des facteurs de mutation commandant une nouvelle approche en gestion forestière. C’est une invitation à prendre le virage de l’économie verte. Cela consiste à reconfigurer les entreprises de sorte que leurs impacts environnementaux soient diminués, que la conservation soit considérée expressément et que la rentabilité financière demeure au rendez-vous. Il s’agit d’établir une chaine circulaire d’approvisionnement où la collaboration entre les fournisseurs, les fabricants et les consommateurs permet de réduire les besoins en énergie, de diminuer l’empreinte carbone et de préserver la profitabilité des entreprises tout en limitant les pertes de biodiversité et en endiguant la pollution sous toutes ses formes.

Le programme est ambitieux. Mais il autorise à imaginer un formidable avenir pour l’industrie forestière et les autres acteurs du milieu forestier. Ensemble dans un même canot, ils abordent des rapides. Pour les franchir avec succès, la coordination est vitale. Mais pour cela, des leaders éclairés qui savent écouter et inspirants parce qu’ils donnent le goût d’oser sont nécessaires.   


Luc Bouthillier
Professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval