Opérations Forestières

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Revoir en profondeur la rémunération des forestiers

Le système de rémunération des entrepreneurs forestiers est archaïque et il doit être revu.

30 mai, 2024  par Louis Dupuis, économiste, consultant et ancien banquier spécialisé dans le financement de machinerie lourde



Au début des années 1900, le premier ministre du Québec Lomer Gouin, en poste de 1905 à 1920, avait comme objectif d’industrialiser le Québec et de créer des emplois. Pour ce faire, il a donné les clés de nos forêts naturelles aux industriels papetiers en octroyant de généreuses concessions forestières, de même que l’eau de nos rivières pour le transport des billots ainsi que de générer l’énergie nécessaire aux moulins à papier. 

Il faut dire qu’à cette période de notre histoire, la main-d’œuvre était abondante, laborieuse et peu instruite, et qu’une partie importante de la population était sans emploi de novembre à mai – les colons et les fils des cultivateurs.

De 1910 à 1974, la forêt québécoise était donc dédiée à l’industrie des pâtes et papiers qui y a régné en maître.

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D’ailleurs, en 1929, environ 91% des concessions forestières en forêt publique étaient détenues par les papetières, surtout celles qui produisent le papier journal.

En 1957, la ville de Trois-Rivières a même été proclamée la capitale mondiale du papier journal. 

En forêt, les industriels contrôlaient tout, absolument tout : de qui pouvait entrer ou sortir des chantiers et pour combien de temps, les conditions d’hébergement dans les camps, les frais de pension, le mode de rémunération, le mesurage de l’ouvrage accompli, la période de paie, même la vente du tabac. Le travail s’effectuait 10 heures par jour, 6 jours par semaine sur une période d’environ 5 mois consécutifs. Il était notamment interdit de consommer de l’alcool ou de la bière sous peine d’expulsion immédiate.

La force de travail en forêt était soit humaine (bûcherons, chargeurs, déchargeurs, conducteurs d’attelage, draveurs) ou animale (chevaux pour le halage). Contrairement aux ouvriers qui travaillaient dans les moulins à papier en ville, et qui étaient payés à l’heure, les travailleurs forestiers étaient pour la plupart rémunérés au rendement, soit à la corde produite!

Par la suite, dans les années 1950, les opérations ont commencé à être mécanisées avec l’apparition de la scie à chaîne, la fameuse « Chainsaw ». Le travailleur forestier devait l’acheter, l’entretenir et en payer l’essence. La rémunération au rendement des bûcherons couvrait cependant ses coûts d’utilisation de la scie à chaîne.

Puis de 1960 à 1970, la machinerie a été introduite dans les opérations forestières avec les premières débusqueuses à câble (propriété des industriels), qui ont graduellement remplacé les chevaux. La rémunération a continué d’être payée au rendement.

Par la suite, les abatteuses-groupeuses, les ébrancheuses, les tronçonneuses sont arrivés. Dans le but d’éviter une syndicalisation des travailleurs forestiers, et pour ne pas avoir à supporter financièrement et à entretenir une flotte de machinerie grandissante, les industriels ont encouragé les travailleurs forestiers à devenir propriétaires des équipements qu’ils opéraient. Dans bien des cas, les industriels ont même financé les machines pour faciliter le transfert de propriété. La rémunération est cependant demeurée au rendement bien que les dépenses reliées à l’opération des machines se calculent en heures (consommation de litre de carburant à l’heure, nombre d’heures d’usure, nombre d’heures avant de faire des entretiens, des changements d’huile, opérateurs payés à l’heure, etc.).

C’est ainsi qu’est venue au monde une nouvelle classe de forestiers, soit celle des entrepreneurs forestiers opérants investisseurs.

Dans les années 1990, avec l’introduction des premières abatteuses-façonneuses (multifonctionnelles) et des transporteurs autochargeurs pour le débardage des billots, les industriels ont encouragé les regroupements des petits propriétaires possédant une seule machine en équipes de travail pour diminuer le nombre d’intervenants et leurs coûts de supervision. 

Dès lors, les entrepreneurs forestiers opérants investisseurs sont devenus des entrepreneurs forestiers gestionnaires investisseurs – et toujours opérants. Ils sont maintenant à la tête de TPE (très petites entreprises) et dans certains cas de PME (petites et moyennes entreprises). 

Comme vous l’aurez tous compris, la rémunération est demeurée essentiellement au rendement dans un système archaïque, compliqué, opaque, difficile à suivre, sans recours en cas de différents, avec des retenues, des délais de paiement finaux inacceptables, et où l’entrepreneur forestier n’a pratiquement aucun contrôle, et aucun moyen de soumissionner sur les prix des contrats qu’il doit exécuter.

En plus d’un siècle, nous sommes passés d’un système de récolte nécessitant de très nombreux travailleurs manuels à un système de récolte hautement technologique nécessitant une main-d’œuvre qualifiée et de la machinerie spécialisée effectuant plusieurs tâches à la fois (multifonctionnelle). La production d’une seule machine a remplacé un très grand nombre de travailleurs et d’animaux.

Au fil des années, les industriels ont demandé aux entrepreneurs forestiers d’investir pour moderniser leurs équipements et adopter de nouvelles méthodes de travail afin d’augmenter leur rendement. Au final, ces gains de productivité ont été, en général, tout à l’avantage des industriels, car ils n’auront permis aux entrepreneurs forestiers que de compenser pour les augmentations des coûts d’opération et les prix des machines. 

En somme les entrepreneurs forestiers prennent des risques financiers importants, pouvant même aller jusqu’à mettre leur patrimoine personnel en danger, dans le but d’améliorer leur productivité aux bénéfices des industriels, sans avoir une réelle possibilité d’en retirer un rendement proportionnel aux risques encourus, considérant que lorsque les prix du bois d’œuvre sont avantageux, comme nous l’avons vu en 2021 et 2022, les entrepreneurs forestiers n’en retirent pas une rentabilité accrue.

Il est totalement incompréhensible qu’en 2024, des entrepreneurs investisseurs indépendants ne puissent pas bénéficier d’un processus d’appels d’offres pour leurs services, et que tout leur soit pratiquement imposé par les industriels.

COMPARAISON AVEC L’INDUSTRIE DE LA CONSTRUCTION
L’industrie de la construction (génie civil, routes, grands travaux, etc.) est un autre domaine où la machinerie lourde est omniprésente (excavatrices, chargeurs-sur-roues, bouteurs, paveuses, camions-articulés, camions-à-benne, grues, etc.) et nécessite des investissements considérables pour l’achat de celle-ci. Or, cette industrie fonctionne très majoritairement par processus d’appels d’offres et ce depuis plusieurs décennies.

Au Québec, pour les entrepreneurs généraux, tous les contrats publics (ministères, organismes parapublics, municipalités, réseaux de la santé et services sociaux, éducation, etc.) dépassant un certain montant (25 000$ à 100 000$ selon les cas) sont encadrés via le SEAO (Système électronique d’Appel d’Offres du gouvernent du Québec).

Au niveau des sous-traitants, c’est le BSDQ (Bureau des Soumissions Déposées du Québec) qui régit le processus.

De plus, en cas de différends entre les parties, des mécanismes de règlements, de recours et de procédures légales sont en place. Elles peuvent aller par exemple de la dénonciation de contrat, jusqu’à l’hypothèque légale.

QUELQUES PISTES DE SOLUTION ET SUGGESTIONS
Voici un exemple d’une solution mise en place par la coopérative forestière Boisaco. Cette dernière a développé un système de rémunération équitable, mesurable, transparent, compréhensible et traçable avec un mécanisme d’arbitrage en cas de divergences, et ce, après avoir consulté ses entrepreneurs forestiers pour établir une tarification de base qui couvre les coûts d’exploitation. Le système appelé « SCORE » pour Système Cartographique Objectif pour une Récolte Équitable, tient compte des difficultés de chaque secteur de coupe, intègre des bonis de performance, paye à 100% aux 2 semaines, et ce après un mesurage à 100% effectué directement en forêt par un mesureur professionnel. La rémunération comprend la tarification de base, la prime SCORE en fonction des difficultés et particularités des secteurs, des bonis de qualité, des primes de débardage longue distance si applicable ainsi qu’un boni de fidélité. Nous vous parlerons plus en détail du système SCORE dans un futur article.

Une de nos suggestions serait que le BMMB, lors de l’enchère des lots exigerait des enchérisseurs d’inclure, en plus du prix offert pour les droits de coupe, trois (3) soumissions de sous-traitants pour chacun des travaux de 1) récolte, 2) voirie, et 3) chargement et transport, en plus de ventiler et de publier les prix qui seront payés aux sous-traitants retenus. Dans son processus d’analyse, le BMMB devrait s’assurer que la soumission gagnante ne se fasse pas au détriment des sous-traitants. Les lots adjugés seraient publiés sur le site du BMMB et devront afficher les prix payés aux sous-traitants. Le BMMB devrait également s’assurer que les sous-traitants soient bien rémunérés selon les conditions de la soumission. Un mécanisme de règlement de différends devrait aussi être disponible. Finalement, les prix payés aux sous-traitants par les enchérisseurs seraient applicables aux secteurs correspondants des garanties d’approvisionnement.

Une autre suggestion serait que le BMMB offre aux enchères des volumes « bord de chemin » avec un prix minimum estimé qui couvrirait la rémunération des sous-traitants. Dans ce scénario ce serait le BMMB qui s’assurerait d’obtenir trois (3) soumissions de sous-traitants pour chacun des travaux de : 1) récolte, 2) voirie, et 3) chargement et transport, en plus de ventiler et publier les prix qui seraient payés aux sous-traitants retenus. Ce serait aussi le BMMB qui paierait directement les sous-traitants à 100% aux 2 semaines, et ce, après un mesurage à 100% effectué directement en forêt par un mesureur professionnel. Un mécanisme de règlement de différends serait aussi disponible. 

Il ne s’agit ici que de quelques pistes de solutions, plusieurs autres sont possibles.

Considérant le contexte actuel, où l’on fait face à des pénuries de relève entrepreneuriale, de main-d’œuvre qualifiée, l’explosion des coûts d’opération – les prix d’une abatteuse-façonneuse ou d’un transporteur-autochargeur atteignent et même dépassent les 2M$ en investissement – il est plus que temps de revoir en profondeur le système de rémunération des entrepreneurs forestiers. Une chose est primordiale : il faut que les entrepreneurs forestiers puissent bénéficier d’un système de rémunération équitable, mesurable, transparent, permettant d’obtenir un juste retour sur l’investissement, qui intégrera les dernières technologies, et ce, dans un processus d’appel d’offres.  


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