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Récolter le bois d’urgence

Le feu et la tordeuse des bourgeons de l’épinette force une récolte rapide du bois… qui est souvent dégradé.


7 juin 2021
Par Guillaume Roy


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Près de 60 000 hectares ont été ravages par le feu dans le secteur Chute-des-Passes cet été

Le feu dans le secteur Chutes-des-Passes a brûlé 59 936 hectares de forêt, forçant un plan spécial de récolte de près d’un million de mètres cubes. Pendant ce temps, l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette (TBE) continuait à prendre de l’expansion, si bien que le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs a élaboré un plan de récolte d’urgence de 1,5 million de mètres cubes au Saguenay-Lac-Saint-Jean, soit 50% de plus que l’an dernier. Résultat : les industriels doivent concentrer leurs efforts de récolte dans les secteurs ravagés par le feu et l’insecte et les rendements ne sont pas toujours au rendez-vous pour les entrepreneurs forestiers.

Dans le secteur des Cyprès, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Dolbeau-Mistassini, une abatteuse multifonctionnelle est au travail. La tête d’abattage agrippe un énorme sapin baumier à la cime dénudée à la base de l’arbre, avant de le scier. En retournant l’arbre, pour le débiter en longueur de 16 pieds, la tête de l’arbre se casse, démontrant les ravages causés par la tordeuse des bourgeons de l’épinette. L’arbre qui faisait 50 cm (20 pouces) de diamètre pourrira en forêt au lieu d’être transformé en bois de construction.

Dans ce secteur, c’est l’équipe de Mario Lavoie, propriétaire des Entreprises forestières 4M, qui travaille pour la Coopérative fo-restière de Girardville (CFG), qui s’occupe de la récolte. « En six heures, j’ai récolté seulement 50 mètres cubes ce matin », dit-il, ce qui représente moins de la moitié d’une récolte satisfaisante.

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Selon ce dernier, récolter du bois affecté par la tordeuse est invivable à long terme, parce que la quantité de bois à récolter est trop faible, ce qui ne permet pas de couvrir les frais d’exploitation. « Je fais ma part », dit-il, en expliquant que les entrepreneurs de la CFG, qui récoltent le bois pour Produits forestiers Résolu (PFR) se relaient à tour de rôle pour éviter d’imposer un trop lourd fardeau sur une seule entreprise.

Lorsqu’il y a trop d’arbres morts, dans les secteurs dominés par le sapin baumier, ils peuvent être délaissés s’il est impossible de récolter un minimum de 30 mètres cubes à l’hectare.

Dans le feu, la récolte n’est guère plus rentable parce qu’une bonne partie des superficies brulées n’étaient pas matures et le bois est petit à plusieurs endroits. Pour les entreprises de récolte comme Forestiers TMB, qui opère avec une abatteuse Cat 521B avec une tête Waratah, et un transporteur Cat, ont passé quelques semaines dans le feu, les rendements ont été coupés de moitié dans le premier secteur à être récolté. Alors que PFR s’attendait à récolter 35 000 m3, les opérations ont permis de récupérer seulement 20 000 m3. D’autres secteurs semblent plus prometteurs, souligne Guillaume Bouchard, surintendant aux opérations pour Produits forestiers Résolu, mais le rendement reste à confirmer une fois sur le terrain.

Que ce soit dans le feu ou dans le bois affecté par la tordeuse, on retrouve parfois de bons secteurs, là ou la récolte peut se faire dans des forêts matures peu ravagées et au bon moment.

Par exemple, à peine quelques kilomètres des opérations de Mario Lavoie, dans les forêts infestées par la tordeuse, Dave Prévost, le propriétaire de Forestier Pré-tan, a pu faire des opérations rentables. « On est arrivé au bon moment, parce que même si les arbres sont affectés, tout le bois est bon », dit-il, en montrant les grosses piles de bois derrière lui. Aux dires des forestiers, le rendement est réduit de 30% par année après le passage de la tordeuse.

Une prime pour compenser les pertes
Que ce soit dans le feu ou dans le bois affecté par la TBE, le MFFP convient que les opérations entrainent des couts supplémentaires qui doivent être compensés. Selon les pertes encourues, le ministère versera une aide financière. Pour le feu, Produits forestier Résolu a reçu un montant de 5,95 dollars par mètre cube, mais ce montant pourrait être adapté selon les écarts de rendement réels. PFR offre une partie du montant aux entrepreneurs de récolte pour atténuer les impacts lorsqu’il y a une perte de rendement. Malgré cette compensation, la récolte n’est pas toujours rentable pour les entrepreneurs qui préfèrent récolter des forêts productives.

Pour maximiser la valeur du bois, c’est une véritable course contre la montre. Et malgré tous les efforts de récolte, d’énormes volumes de bois pourriront en forêt, plutôt que d’être transformé dans les usines. « Les épidémies de tordeuse, c’est une catastrophe économique pour l’industrie forestière », souligne Sylvain Goulet, le directeur général des opérations forestières pour le Lac-Saint-Jean et la Mauricie de Produits forestiers Résolu (PFR), qui chapeaute une équipe qui compte près de 1000 personnes qui récoltent 4,3 millions de mètres cubes.

Des plans spéciaux de récupérations
Pour l’industrie et pour le gouvernement, le bois mort, ou qui est sur le point de mourir, doit être récolté d’urgence pour limiter les pertes économiques. Pour y arriver le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs met sur pied des plans spéciaux de récupération, qui remplace toutes les autres prescriptions forestières, explique Jean Félix Villeneuve, ingénieur forestier, responsable de la planification de la récolte au MFFP. Les entreprises sont alors obligées d’aller récolter le bois affecté par le feu ou la tordeuse en priorité.

Pour ce qui est du plan d’urgence pour le bois affecté par la TBE, l’efficacité de la planification n’est pas toujours optimale selon les forestiers, car plusieurs secteurs sont récoltés trop tard. Jean-Félix Villeneuve, souligne que les stratégies s’améliorent constamment mais qu’il est beaucoup plus difficile de planifier précisément l’avancée des ravages de la tordeuse. « Il n’y a pas de ligne de démarcation claire, comme dans un feu, dit-il. Avec la tordeuse, les arbres ne meurent pas tous en même temps, et ça peut prendre de 3 à 5 ans avant qu’ils ne meurent ».

Des bois de faible qualité
Étant donné que la tordeuse s’attaque principalement au sapin, l’industrie doit récolter plus de cette essence qu’elle ne le fait habituellement. Pour Produit forestier Résolu, l’approvisionnement en sapin passera donc de 22 à environ 30% dans ses usines de la région, sur un total de 3,6 M m3, soutient Sylvain Goulet. « On retire moins de valeur avec ce produit, et il coûte plus cher à transformer », remarque ce dernier.

Bien que le sapin soit moins apprécié, il est tout de même un « mal nécessaire » pour faire rouler les usines, car elles sont constamment à la recherche de bois. « Toutes les entreprises devraient se concentrer sur la récupération du bois de tordeuse pour ramasser ce qui est bon pendant qu’il est encore temps », dit-il. Ainsi, les volumes de bois vivant seront préservés pour les années futures.

De 2018 à 2019, les superficies ravagées par la tordeuse sont passées de 8,2 à 9,6 millions d’hectares. En 2019-2020, PFR a récolté 160 300 m3, et en 2020-2021, l’entreprise récoltera 415 000 m3, de bois affecté par la TBE. Et ce chiffre devrait continuer à croître, car l’épidémie qui n’a pas encore atteint son apogée. L’industrie devra encore récolter beaucoup de sapin au cours des prochaines années.

Jusqu’à maintenant, le bois récolté dans le feu est de faible qualité, car les insectes ont été particulièrement rapides cette année, remarque pour sa part Guillaume Bouchard.

« J’en suis à la récolte dans un sixième feu et je n’ai jamais vu autant de dommages que cette année, dit-il. C’est rare que l’on voie des trous dès le premier automne, mais là, il y en a partout ». Résolu a fait un test avec 100 mètres cubes de bois, constatant que plus de 80% des produits finis sont affectés par des trous de vers.

Malgré un bon prix pour le bois d’œuvre en ce moment, les opérations ne sont pas tellement rentables quand la récolte coûte plus cher et que les produits transformés rapportent moins, et ce, même avec une compensation du MFFP, explique Guillaume Bouchard.

Avec le feu dans le secteur de la Chute-des-Passes et l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette, près de 80% des volumes de bois récolté par PFR dans ce secteur cette année proviendront de plans spéciaux de récupération.

« Si tu parles à un forestier, il veut aller récolter la fibre pour réaménager, parce que ces secteurs-là étaient très peu productifs, mais si tu parles à un comptable, il va te dire que la récolte n’en vaut pas la peine », dit-il. Ce dernier espère que les secteurs pourront être aménagés, parce que plusieurs peuplements étaient improductifs avec un rendement de moins de 50 m3 à l’hectare.