L’héritage empoisonné de L’Erreur boréale (partie 1)

Éric Alvarez
Mai 04, 2017
Écrit par Éric Alvarez
L’Erreur boréale a beau avoir été diffusée il y a maintenant près de 20 ans (1999), son influence sur notre foresterie reste très présente. C’est au débat qu’a suscité ce documentaire que l’on doit la Commission Coulombe en 2004 et la réflexion menant à la nouvelle politique forestière entrée en vigueur le 1er avril 2013.
Cette dernière a marqué un changement radical avec plus d’un siècle d’histoire alors que l’industrie forestière a perdu toute responsabilité dans l’aménagement des forêts publiques du Québec. Quant à la Commission Coulombe, on lui doit en particulier l’intégration de l’aménagement écosystémique au cœur de notre politique forestière et la création du Bureau du forestier en chef (BFEC).

Avec le recul, ces grands changements ont-ils contribué à un meilleur aménagement des forêts et à l’épanouissement des communautés qui en vivent ? J’argumenterai ici que la réponse à cette question est doublement négative alors que l’aménagement écosystémique et la nouvelle politique forestière ont mis fin à ce qui pouvait rester « d’esprit » d’aménagistes dans nos forêts publiques tout en créant des conditions défavorables au développement des communautés forestières.

L’aménagement écosystémique : le concept né d’un faux postulat
Revenons tout d’abord sur la définition de l’aménagement écosystémique retenue dans notre loi, soit :

« Un aménagement qui consiste à assurer le maintien de la biodiversité et la viabilité des écosystèmes en diminuant les écarts entre la forêt aménagée et la forêt naturelle. »

Dans cette définition, c’est la forêt préindustrielle qui sert de modèle de forêt naturelle. Elle est basée sur le postulat qu’avant l’arrivée des Européens et particulièrement l’ère industrielle, les organismes vivants étaient adaptés à des conditions créées par les perturbations naturelles ; maintenir les écosystèmes à l’intérieur de la variabilité générée par ces dernières devrait donc préserver la biodiversité.

Toutefois, il est aujourd’hui non seulement acquis que les autochtones étaient beaucoup plus nombreux à l’arrivée des colons européens que l’on a pu pendant longtemps l’imaginer, mais aussi qu’ils aménageaient activement le territoire (ex. : agriculture). De plus, les premiers signes de leur présence ne cessent de reculer dans le temps au fur et à mesure des découvertes (Charles C. Mann, 2011. 1491 : New Revelations of the Americas before Columbus, 2e édition, 553 pages).

Il y a certes bien des incertitudes sur la portée de l’impact de l’aménagement des autochtones sur le paysage avant l’arrivée des Européens, mais il y a un constat auquel on ne peut échapper : pendant des milliers d’années avant la colonisation européenne, les Amériques ont été activement aménagées par des humains qui se comptaient fort probablement en dizaines de millions au moment de l’arrivée des premiers colons. Dans cette optique, bâtir un concept d’aménagement qui a pour prémisse que le territoire était vierge (ou presque) tient de l’erreur historique. Un postulat plus fidèle à l’historique des Amériques devrait plutôt se lire ainsi : les organismes vivants étaient adaptés à des écosystèmes qui ont évolué sous l’influence des perturbations naturelles et humaines.

Vous pourriez ici objecter que les autochtones n’avaient pas de machinerie pour couper les arbres. Certes, mais ils avaient le feu et les Amériques ont été très « humainement » brûlées avant la colonisation européenne. Le point central ne tient toutefois pas tant dans les méthodes d’aménagement que dans le principe que des humains ont aménagé les Amériques pour leurs besoins pendant des milliers d’années avant la colonisation et ont, à leur façon, contribué à la biodiversité de ce continent.

Cette « imprécision » historique a pour effet que notre aménagement forestier est basé sur un concept dont la logique oppose nature et humains alors que, dans le respect de l’histoire des Amériques, elle devrait plutôt s’exprimer sous la forme de l’union nature + humains. En conséquence, la réflexion d’aménagement qui en découle a « tendance » à oublier l’humain tout en semblant sortie d’une « machine à penser ».

Tiré d'un texte publié sur www.laforetacoeur.ca



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