Déjouer les conflits

Émélie Rivard-Boudreau
Novembre 07, 2017
Écrit par Émélie Rivard-Boudreau
Les zones à forts potentiels pour l’exploitation forestière se retrouvent souvent au cœur de celles revendiquées par des communautés autochtones. Alors que certaines entreprises avaient réussi à développer une relation de confiance avec des communautés autochtones, le nouveau régime forestier a bousculé les pratiques qui avaient été mises en place pour améliorer ces relations. Quatre ans plus tard, entreprises, communautés et chercheurs sont toujours en adaptation de cette nouvelle formule.


« Les relations avec le ministère sont bonnes, mais comme il doit planifier les coupes forestières. Les paradigmes sont différents, fait remarquer Roxanne Germain, ingénieure forestier, pour le conseil de la nation Abitibiwinni, près d’Amos, en Abitibi. On n’est pas contre la coupe, mais les coupes aux bonnes places », mentionne-t-elle.

Ce partage complexe de la forêt entre les Autochtones et l’industrie forestière, l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) l’étudie depuis plusieurs années, notamment par sa Chaire de recherche du Canada en foresterie autochtone. Son titulaire, Hugo Asselin, constate que, sans être irréconciliables, les visions de la forêt des Autochtones et de l’industrie sont très différentes. L’apport économique de la forêt peut intéresser les communautés, mais il est rarement le nerf de la « guerre ». La chasse, la trappe, la pêche, la cueillette, ou des sites de cérémonies sont surtout ce qu’ils souhaitent protéger.

Selon le chercheur les bonnes relations résident dans l’ouverture de chacun des intervenants impliqués. « Ce qui est fondamental dans ces relations-là, c’est ce qui se passe à l’échelle humaine. Selon moi, il n’y a pas une entreprise qui a une approche meilleure que l’autre, ce sont une ou des personnes qui font la différence. On néglige beaucoup cet aspect-là, de réaliser qu’il y a une grosse partie de ce processus repose parfois juste sur une personne ou une poignée de personne », affirme-t-il.

Hugo Asselin considère que cette dynamique est aussi valable depuis la mise en œuvre du dernier régime forestier en 2013, qui a relayé la planification de l’aménagement au ministère des Forêts. « L’équilibre du pouvoir vient d’être chamboulé. Ce qui avait été bâti avec le temps, avec des individus, il faut recommencer, soit parce la personne a perdu son emploi, soit parce que la personne est rendue au ministère et n’a plus la même marge de manœuvre ». Devant cette situation, il est encore difficile d’envisager comment les relations entre les communautés et le ministère chemineront à long terme, selon le chercheur.

Des outils pour faciliter la relation
Pour faciliter la conciliation entre les intérêts des compagnies forestières, du ministère des Forêts et des Autochtones, l’UQAT a développé, depuis les cinq dernières années, un outil pour cartographier les zones sensibles.

Si certaines négociations se déroulent cordialement, d’autres se sont déjà retrouvées sur la place publique ou directement sur les chantiers occupés par les communautés en désaccord. Une des complications pour les forestières et le ministère de la Forêt est, entre autres, de ne pas savoir où sont exactement situées les zones fréquentées par les communautés autochtones, car ces dernières sont frileuses de dévoiler leurs sites d’intérêts précis. Elles veulent les protéger de vandalisme ou d’exploitations commerciales quelconques, mais, paradoxalement, elles doivent les dévoiler pour les protéger.

C’est avec ce dilemme qu’a travaillé l’UQAT depuis les dernières années. L’université s’est associée à une firme en géomatique de Val-d’Or, Progigraph, pour effectuer une collecte de données auprès des communautés algonquines de Kitcisakik et de Pikogan, en Abitibi. « On a fait des entrevues avec les gens sur le territoire et ça nous a montré les endroits où les gens pratiquent des activités traditionnelles », explique le directeur, Danny Bisson. Les points confidentiels qu’il identifie sur sa carte représentent cinq atégories d’intérêt : la chasse de petits et de gros gibiers, la trappe, la pêche et la cueillette. La carte identifie également les sites de rassemblement culturels d’anciens sites de sépultures. « La Cour Suprême a reconnu que les communautés ont le droit de préserver ces endroits-là. Ça fait partie de leurs droits », mentionne celui qui travaille étroitement avec les communautés autochtones depuis 10 ans.  

Les points d’intérêt précis des communautés sont donc localisés sur une carte confidentielle, qui est découpée par peuplements forestiers. Selon le nombre et la concentration des points d’intérêt, chaque zone de peuplement forestier est caractérisée par un code de couleur. Le rouge, orange, jaune et vert représentent chacun des sites à potentiels respectivement élevés, fort, moyen et faible. Dans des étapes ultérieures, le logiciel de cartographie permet d’effectuer des corrélations entre les codes de couleur et leurs propriétés (types d’essences, proximité d’un cours d’eau, type de plantes…).

Le but de la démarche est de soumettre ces zones sensibles au MFFP et aux entreprises forestières pour éviter le plus possible les frictions dans les étapes de planification. Quand les communautés reçoivent un plan de coupe, elles doivent réagir, mais elles ne peuvent pas imposer un « droit de veto » sur les coupes. Tembec a utilisé et utilise toujours cet outil informatique pour ses opérations sur le territoire de la communauté de Pikogan. « C’est une mine d’or d’informations », croit Geneviève Labrecque, directrice foresterie, Québec, pour la forestière. Quand l’entreprise savait qu’elle voulait couper sur des zones importantes pour la communauté, elle adaptait son approche lors des rencontres d’harmonisation. « On n’a pas senti que la communauté ne voulait pas d’opérations forestières dans le secteur, à part un point très très précis comme un site de sépulture ou le bord d’une rivière », raconte-t-elle.



Le rôle des entreprises
Bien qu’elles aient perdu le rôle de la planification, les entreprises peuvent jouer un rôle pour faciliter le dialogue avec les Premières Nations. Ce rôle est d’ailleurs considéré pour obtenir la certification FSC (Forest Stewardship Council) qui reconnaît une gestion responsable des forêts par les entreprises. Tembec a d’ailleurs renforcé ce créneau pour sa certification.  « L’implication des communautés autochtones pour l’aménagement est primordiale dans la certification. Ces valeurs étaient ancrées depuis longtemps chez Tembec, mais ça nous a poussé encore plus, d’être impliqués dans les communautés qui nous entourent », indique Geneviève Labrecque, directrice foresterie, Québec, pour Tembec.

Au fil des années, l’entreprise s’est dotée d’une politique Premières Nations, elle a formé son personnel forestier sur l’histoire et la culture des Autochtones et a contribué financièrement à développer des projets de recherche sur l’occupation du territoire de ces peuples. « Quand les gens comprennent pourquoi il y a des enjeux sur le territoire, pourquoi les communautés autochtones demandent qu’on reconnaisse leur territoire traditionnel, ça facilite après le travail au quotidien », témoigne Geneviève Labrecque. Toujours dans l’optique de conserver sa certification FSC, Tembec a aussi travaillé avec les Algonquins de Pikogan pour identifier des forêts à hautes valeurs et proposer des zones d’aires protégées.


Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Centre d'abonnement

 
Nouvel abonnement
 
Vous êtes déjà abonné?
 
Service à la clientèle
 
Voir Digital Magazine Renouvellement

Les plus populaires