Opérations Forestières

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Planter des arbres, transmettre une passion


22 février 2013
Par Rémi Tremblay
Ci-haut : Au total de cette journée sombre du mois de mai, c’est 8420 arbres qui ont été plantés par les élèves de l’École Le Triolet de Sherbrooke.

Le chemin French à Island Brooks offre un paysage pittoresque digne d’une carte postale. Dans l’arrière-pays de Cookshire-Eaton, le territoire défriché il y a plus de 200 ans par des Loyalistes arrivés de la Nouvelle-Angleterre témoigne encore aujourd’hui du fruit d’un dur labeur. En bordure de la route de gravier, des bâtiments laissés à l’abandon éveillent ces images d’une colonisation figée dans le temps. En particulier en ce matin de mai, alors qu’une légère bruine enveloppe les champs et les bois d’une légère couche de vert tendre.

Pas âme qui vive, semble-t-il, sauf pour ceux qui se risquent sur un étroit chemin de terre longeant la rivière Eaton-Nord sur sa rive est. Guère plus d’un kilomètre plus loin, apparaît soudain une véritable fourmilière. Une cinquantaine d’élèves de quatrième secondaire du programme Santé Globale de l’école Le Triolet de Sherbrooke ne lèvent même pas les yeux à l’approche de l’étranger. Âgés de 14 à 16 ans, ils sont trop occupés à planter une forêt dans ces grands espaces verts ancrés au cœur des Cantons-de-l’Est.

Garçons et filles rêvent à différents métiers mais, pour l’instant, un même objectif les a réunis à cet endroit, par ce beau samedi matin: gagner de l’argent pour réaliser leur voyage à Banff, l’an prochain. Leur passeport pour la Colombie-Britannique passe par toutes sortes d’activités de financement, dont sans doute le plus payant, le projet Planter l’air pur, qui en est déjà à sa quatrième année.

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Initié par André Gravel, un ingénieur forestier à l’emploi de Domtar, et financé par deux fondations privées, dont la Fondation Domtar, le projet connaît un grand succès auprès des jeunes. «Ces élèves de secondaire IV en sont à leur deuxième année de reboisement. Ils ont acquis de l’expérience», reconnaît l’ingénieur Ken Dubé, responsable technique du Groupement forestier coopératif St-François. Il dirige la mission que s’est donnée le groupe pour le mois de mai: planter 20 000 arbres sur une propriété privée. Ken Dubé et ses assistants, en majorité des ingénieurs et des techniciens forestiers, ont développé au fil des années l’art de communiquer leur savoir et leur passion aux jeunes, au moyen de ces «classes vertes» qui offrent, en plus, un travail rémunéré. Depuis le début du programme, il y a quatre ans, c’est 50 000 arbres qui ont été plantés. L’effort des participants a d’ailleurs valu au projet Planter l’air pur de remporter un prix au prestigieux Gala des prix d’excellence en environnement, dans la catégorie jeunesse, l’an dernier.

La nouvelle forêt qui prend naissance sera composée principalement d’épinettes blanches, une espèce qui pousse abondamment à proximité, et du mélèze dans les coulées humides qui serpentent ce qui était autrefois un champ en culture. Cette opération de mise en terre représente un travail de rigueur, car il faut planter le bon arbre au bon endroit.
Les jeunes pousses viennent de la Pépinière de Saint-Modeste, près de Rivière-du-Loup, dans la région du Bas-Saint-Laurent. Transportées par camion réfrigéré, elles sont en dormance en attendant la mise en terre.

 «Ces arbres vont être matures dans environ 70 ans, mais la plantation sera prête pour une première coupe d’éclaircie dans 20 ou 25 ans», explique Ken Dubé. À ses côtés, Daniel Rousseau s’assure de la qualité. «Notre objectif est d’exécuter ce contrat comme si c’était l’œuvre de professionnels. Et on met des énergies pour que ça réussisse et pour que ces jeunes en soient fiers!»

Un autre ingénieur, Patrick Cartier, participe à l’encadrement et au soutien technique. Comme ses autres collègues forestiers, il est lui aussi conscient que la relève sera de plus en plus difficile à trouver, la majorité des jeunes choisissant l’attrait de la ville.

«On essaie de mettre en œuvre un projet intégrateur, notre profession exigeant de plus en plus de formation», insiste à son tour André Gravel. Après tout, 75 % du territoire estrien est recouvert de forêt. D’où le besoin de promouvoir les métiers de la forêt autant que possible dans les écoles secondaires.

Justement, aujourd’hui c’est dans son rôle premier de parent que Roger Lebel profite de son samedi pour appliquer ce qu’il enseigne en semaine au Centre de formation professionnelle Le Granit, à Lac-Mégantic, et à la Maison familiale rurale de Saint-Romain. Tout comme cet autre parent bénévole, Sylvain Gaudreault, dont la spécialité est d’avantage l’aménagement de la faune. Pas la faune urbaine, plutôt celle qui vit en forêt et qui profitera pleinement de ce nouvel espace que les élèves cultivent.

Le travail sur le terrain est consciencieux. Et presque silencieux. Aux côtés des élèves, des parents qui ont accepté de les accompagner et de leur donner un coup de main. «C’est intéressant de les voir goûter à l’un des aspects des métiers de la forêt, le reboisement. La plupart sont en assez bonne condition physique pour effectuer des travaux manuels.»

Toujours les mêmes gestes qui seront répétés des centaines de fois dans la journée: avec la pelle, soulever la terre et creuser un sillon alors que l’équipier dépose soigneusement le plant à quelques centimètres de profondeur. Bien insérer la racine et la jeune pousse, refermer d’une pression du pied et voilà, on passe au suivant, à 2,15 mètres plus loin le long d’une ligne déjà tracée. Avec l’expérience acquise l’année précédente, le rythme de la jeune main-d’œuvre ouvrière est soutenu. Si bien qu’au terme de cette première journée de travail, le bilan sera plutôt impressionnant: 8420 arbres auront été plantés, soit plus du tiers de l’objectif visé.

 Le travail avant le plaisir
 «L’an prochain, on s’en va à Banff. On va tellement avoir du fun!» disent d’une seule voix Charlotte et Annabelle. Rien d’étonnant, donc, qu’elles se soient levées tôt, au son du réveil-matin, qu’elles aient enfilé des vêtements appropriés et des bottes de travail pour le genre de journée un peu spéciale qui les attendait.

Après quelques heures éreintantes, les premières douleurs au dos apparaissent. Mais à quelques minutes de la pause du dîner, la nouvelle qu’elles reçoivent est plus qu’encourageante. «On va avoir planté 4 000 arbres ce matin», vient-on leur annoncer.

Plus loin sur le terrain, Ariane, 16 ans, elle aussi à sa deuxième année de participation au projet, ne semble pas se plaindre. «De toutes les activités de financement, celle-ci est ma préférée parce qu’on est dehors, en pleine nature!» Et le salaire n’est pas non plus à dédaigner. Une centaine de dollars par jour par participant. L’activité la plus payante pour ces jeunes qui cherchent à récolter chacun 2000 $ pour défrayer les coûts du voyage de fin d’année. Plus payant qu’emballer des sacs de plastique à l’épicerie ou de laver des voitures. «Et surtout plus louable comme geste pour l’environnement!» Une bonne cause que celle-là, avec des résultats concrets qu’ils pourront venir voir grandir aussi vieux qu’ils vivront!

Près de la rivière, Frédérik, 16 ans, maîtrise la pelle et le galon à mesurer. «Fatigant? Non, je dirais plutôt reposant!», lance-t-il, sans aucune prétention. Une zone de confort qu’il s’empresse d’expliquer. «Mon père est entrepreneur en excavation. Je l’aide dans les travaux de plantation de haies de cèdre. Certains jours, on peut avoir des centaines de pieds à planter.» Aujourd’hui, sa mère, Tina, a tenu à l’accompagner.  

Ken Dubé ne se croise pas les bras. Coordonner le travail sur le terrain demande beaucoup d’attention et de surveillance. «Les jeunes en Santé Globale sont très actifs. Ils ne veulent surtout pas rester à ne rien faire, assis devant l’écran de l’ordinateur.» Le forestier a mis carte sur table dès le début du contrat: il exige de ses travailleurs la qualité avant tout. Il en va de la réputation du Groupement forestier coopératif St-François et de la continuité du projet qu’il a à cœur. Le spectacle que les élèves offrent ce jour-là en plein bois est à l’opposé de l’image que la société en général se fait de cette génération plus douée à pitonner sur le clavier de l’ordinateur qu’à jardiner une forêt. Les résultats antérieurs du projet Plantez l’air pur témoignent d’ailleurs d’un travail méticuleux et professionnel. Ken Dubé a déjà eu l’occasion de le constater, les jours précédents, lorsqu’il est venu marcher sur le terrain en prévision du grand jour. «Sur une parcelle voisine plantée l’an dernier, j’ai pu compter un taux de survie des arbres de 92 %! C’est très bon !» Et quand la journée de travail sera terminée, il se propose d’aller leur montrer une plantation vieille de 25 ans, où une première coupe d’éclaircie a été réalisée.

Avec un brin de fierté, l’ingénieur forestier confiera ce jour-là que deux des jeunes du 5e secondaire qui ont pris part au projet ont choisi de se diriger vers les métiers de la forêt. «L’un à l’École d’aménagement forestier de Duchesnay, l’autre en techniques forestières.» Un métier en sérieux manque de relève.