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L’opportunité carbone

Le marché du carbone créera des opportunités d’affaires pour la biomasse et le reboisement. Le Québec saura-t-il en profiter?


10 septembre 2015
Par Guillaume Roy


Sujets

Depuis janvier 2015, les distributeurs de carburant sont assujettis au marché du carbone. En termes concrets, nous payons près de 3 cents de plus pour chaque litre de carburant que nous consommons, car ce nouveau marché force les entreprises, qui émettent 25 000 tonnes métriques d’équivalent C02 ou plus, à obtenir des droits d’émissions ou encore faire l’achat de crédits compensatoires. Ces droits d’émissions sont octroyés par le gouvernement ou encore mis aux enchères quatre fois par année. Une entreprise peut aussi acheter des crédits compensatoires, produits par des entreprises qui auront réduit leur production de gaz à effet de serre (GES)

Le système québécois de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE) est en vigueur depuis 2013, mais il visait seulement les secteurs de l’industrie et de l’électricité dans un premier temps. Et c’est en 2014 que Québec intégrait officiellement le marché régional du carbone de la Western Climate Initiative (WCI), liant ainsi le système d’échange d’émissions avec la Californie.

Ce marché met donc un prix sur le carbone. Au moment d’écrire ces lignes, un crédit carbone, qui équivaut à une tonne métrique d’équivalent CO2, valait 15$, soit tout prêt du prix plancher. Chaque année, la quantité d’émissions totale sera réduite de 1 à 2 % et le prix plancher d’un crédit carbone augmentera de 7 %. Plus la demande pour les crédits carbone augmentera, et plus le prix sera élevé. Et l’annonce récente du gouvernement de l’Ontario de se joindre au marché du carbone risque de mettre de la pression à la hausse sur les prix.

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L’augmentation du coût du carburant donne un argument supplémentaire pour investir dans des systèmes de chauffage à la biomasse, soutient Mathieu Dumas, conseiller stratégique pour la Coop Carbone, qui développe des stratégies de réduction des GES. « Le 2 à 3 cents que l’on doit payer en plus n’est pas une taxe. C’est un marché qui évolue et qui ne peut qu’augmenter. Ça ajoute de l’incertitude au prix des carburants fossiles. La biomasse est moins exposée aux fluctuations régionales, car elle dépend d’un marché régional », explique M. Dumas, qui soutient que ces arguments parlent aux promoteurs.

D’ailleurs, la Coop Carbone, une initiative de Fondaction CSN, du Mouvement Desjardins, de La Coop fédérée, du Centre d’excellence en efficacité énergétique (C3E), et de l’Association québécoise pour la maîtrise de l’énergie (AQME), travaille avec la Fédération québécoise des coopératives forestières (FQCF) sur un projet de centre d’approvisionnement de la biomasse forestière dans le Centre-du-Québec. « On cherche à mettre plusieurs petits consommateurs de carburant ensemble pour créer un levier intéressant pour mettre en place des projets de biomasse », dit-il. Dans un premier temps, la Coop Carbone agit à titre de consultant pour mener des études sur la chaine d’approvisionnement et sur la faisabilité économique. Puis, elle cherchera des promoteurs locaux pour mettre en place le projet. « Si personne n’est intéressé, on pourrait prendre le projet sous notre aile et trouver le moyen de le financer avec des entreprises forestières ou des MRC », renchérit M. Dumas.

Des projets de conversion à la biomasse n’obtiennent pas de crédits compensatoires, car le promoteur obtient un crédit de facto en économisant la « surcharge » liée au marché du carbone pour chaque litre de carburant fossile évité.

Les revenus issus du marché du carbone sont versés au Fonds vert, et sont réinvestis en totalité dans la mise en œuvre du Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques (PACC 2013-2020), dont les mesures contribueront à réduire les émissions de GES et à s’adapter aux impacts des changements climatiques. Indirectement, les projets de conversion à la biomasse, qui permettent la réduction des GES, bénéficieront du marché du carbone grâce à ce fonds..

Capter du carbone avec le reboisement
Le marché du carbone ne se fait pas seulement ressentir à la pompe. Les propriétaires de boisés privés et l’industrie forestière pourront aussi tirer profit du marché du carbone en produisant des crédits compensatoires… dès que Québec aura fini d’élaborer le protocole portant sur le boisement et le reboisement. D’abord prévu pour 2014, le protocole sur le boisement et le reboisement en forêt privée devrait faire l’objet d’une consultation vers la fin de l’année 2015, note le département des communications du Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) par courriel. Le ministère n’a pas voulu nous accorder une entrevue à ce sujet.

Pendant ce temps, le protocole de reboisement de la Californie est en vigueur rétroactivement pour des projets qui sont en cours depuis 2011, et plus de 9 millions de crédits compensatoires en lien avec le carbone forestier ont déjà été émis!

En Californie, le Air Ressource Board opérait un marché du carbone volontaire depuis plusieurs années où les protocoles de crédits compensatoires avaient déjà l’assentiment de la communauté internationale, soutien Jean-François Boucher, professeur spécialisé dans les changements climatiques et la gestion du carbone à l’Université du Québec à Chicoutimi. La Californie partait donc avec une longueur d’avance.

Le MDDELCC a pour sa part peu de ressources dans son bureau des changements climatiques pour développer de nouveaux protocoles ou encore adapter des protocoles internationaux reconnus aux réalités du Québec.

De plus, le bureau des changements climatique travaille en vase clos, estime Mathieu Dumas, de la Coop Carbone. « C’est difficile de savoir ce qui se passe. La vision sur les crédits compensatoires ne semble pas être la même que la Californie, où il y a plus de tolérance à l’incertitude », note-t-il. La Coop Carbone a d’ailleurs procédé à un premier achat de 200 000 crédits compensatoires sur le marché californien, provenant d’un projet de réduction de GES en milieu forestier dans l’est des États-Unis, car il n’y avait pas encore de crédits générés au Québec.

« Notre ambition est de pouvoir générer des projets de réduction de GES rentables chez les petits consommateurs de carburants au Québec dont une partie des profits nous permettra d’acheter des crédits compensatoires idéalement made in Québec pour nos clients distributeurs. Nous sommes à réunir les conditions requises : du financement adapté, les meilleures technologies et des partenaires engagés. Et force est de constater que les crédits compensatoires produits au Québec sont trop rares », ajoute Jean Nolet, directeur général de la Coop Carbone.

« Nous ne sommes pas en avance et il faut travailler fort pour renverser la vapeur », note Jean-François Boucher, qui se désole que le gouvernement ne fasse pas appel à l’expertise développée par l’UQAC sur la gestion du carbone forestier. « Le ministère a décidé de travailler seul de leur côté. On a offert notre collaboration, mais ils ont choisi de travailler sans aucune influence ».

D’après les discussions préliminaires sur le protocole de reboisement en terres publiques, les crédits seront octroyés sous la forme ex post, c’est-à-dire après que le carbone soit capté. Par exemple, une vérification sera faite sur le terrain 10 ans après la plantation pour évaluer la quantité de carbone capté. Ce carbone pourra être ensuite vendu sous la forme de crédit carbone.

Reste à savoir si le retour sur investissement sera intéressant. L’UQAC fait d’ailleurs des recherches à ce sujet selon différents scénarios de boisement, pour maximiser la rentabilité de futurs projets de captation de carbone.

Une étude qui sera publiée en septembre démontre que le retour sur investissement se fait entre 10 et 20 ans selon le taux d’intérêt en vigueur et les investissements de départ, explique Jean-François Boucher. De plus, les promoteurs de tels projets doivent assurer la permanence de la captation de carbone, même si la terre est vendue.

Un autre protocole sur le reboisement en forêt publique devrait aussi être présenté en 2016. Selon Jean-François Boucher, des industriels pourraient devenir fiduciaires de secteurs forestiers et en assurer la captation du carbone dans le temps. La difficulté sera de faire bouger la machine administrative. « Plusieurs industriels pensent à long terme. Une entreprise comme Rio Tinto Alcan a d’ailleurs de l’intérêt à participer au développement de ce créneau-là s’il apporte un retour sur investissement intéressant », dit-il.

Le marché du carbone volontaire
Pendant que le marché du carbone forestier tarde à prendre son plein envol, des options existent sur le marché du carbone volontaire pour les petits producteurs de GES qui veulent devenir carboneutres.

Depuis 2008, le projet Carbone boréal, initié par l’UQAC, a compensé 50 541 tonnes de C02 en reboisant 832 230 arbres. « Nous voulons faire la démons-
tration que c’est possible de générer des nouveaux puits de carbone pour aider à mitiger les effets des changements climatiques », explique Pascal Tremblay, professionnel de recherche à l’UQAC.

Au total, ce sont 200 000 clients volontaires qui ont déboursé 5$ pour compenser l’émission d’une tonne de C02. Ainsi, plus de 4M$ ont été recueillis pour financer le reboisement et les projets de recherche dans la forêt boréale. Le crédit vendu correspond à un crédit de recherche sur le carbone, explique M. Tremblay. « Nous structurons des dispositifs expérimentaux quantifier la captation de CO2 selon les espèces, la préparation de terrain et autre », dit-il.

La Coopérative forestière de Ferland-et-Boileau profite aussi du marché du carbone volontaire grâce au projet de l’arbre de l’intercoopération, initié par Socodevi. La société de coopération pour le développement international offre ainsi à ses 26 organisations membres comme la Coop Fédérée, SSQ, Agropur ou la FQCF, de compenser leurs émissions de gaz à effet de serre avec des projets de reboisement qui se font à 50 % au Québec et 50 % au Guatemala ou au Pérou. Chaque année Socodevi récolte près de 12 000 $ pour ce projet et 80 000 arbres ont été plantés depuis 2008, note le directeur général Richard Lacasse.


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