Opérations Forestières

Nouvelles de l’industrie
La « citification » des forêts québécoises

La fracture sociale entre les forestiers et les citadins date de plus de 40 ans.


7 janvier 2016
Par Éric Alvarez
Éric Alvarez, Chercheur indépendant et blogueur en aménagement forestier (laforetacœur.ca) Éric Alvarez

En 1960, on dénombrait 170 000 jours-visiteurs dans les parcs et réserves du Québec. En 1970 ce chiffre était passé à 1 932 000 jours-visiteurs et, en 1975, à 4 190 000 jours-visiteurs. En l’espace d’une quinzaine d’années la forêt québécoise fut le théâtre de la rencontre de deux mondes aux valeurs diamétralement opposées: les forestiers et les citadins. Une rencontre souvent houleuse qui provoque encore des frictions aujourd’hui, quarante ans plus tard. Dans ce court texte, je vais vous présenter un rapide portrait des perceptions de différents acteurs de l’époque concernant l’avènement de la récréation en forêt.

Avant les années 1960, il y avait un Québec forestier (et rural) clairement délimité par rapport au Québec urbain. Ceci était dû tant à des questions socio-économiques (pauvreté…) qu’à la difficulté d’accéder à la forêt. Pendant longtemps, les chemins y furent rares. Les choses changèrent à partir des années 1950 alors que la machinerie fut de plus en plus présente en forêt. Entre autres avantages, cela favorisa la construction de meilleurs chemins qui permirent aux forestiers une meilleure pénétration en forêt… tout comme aux citadins.

Lorsque les Québécois sortirent de la ville pour retrouver la « nature », ils se retrouvèrent alors face à des coupes forestières. Clairement, ce fut un choc. L’équilibre social entre les mondes forestiers et urbains venait d’être rompu et un professeur de l’Université de Montréal (M. Jacques Paris, 1972) exprima par une belle formule le phénomène social qui se mit alors en branle en forêt: la « citification » (de « citadin »). Un phénomène dominé par le désir du citadin de retrouver la « nature ».

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Le choc fut tel pour les forestiers que le président du Conseil des producteurs de pâtes et papiers devait déclarer, lors d’un symposium sur l’aménagement polyvalent (1967): « Quelques-uns prétendent même que certaines parties de la grande forêt devraient être soustraites à l’utilisation industrielle des bois pour être réservées exclusivement aux fins récréatives. Une telle opinion a été exprimée publiquement. » Des commentaires qui peuvent paraître naïfs aujourd’hui, mais qui expriment très bien à quel point les forestiers se retrouvaient alors face à un Nouveau Monde.

Si plusieurs s’inquiétaient du mouvement « récréationiste », d’autres y voyaient là un beau défi, comme M. Paris pour qui la « citification » présentait un potentiel « actif » et « innovateur » pour les ingénieurs forestiers. Toutefois, il y avait une mise en garde: « Pouvez-vous en tant qu’ingénieurs forestiers devenir victimes de la contestation et laisser passer l’occasion de participer à la récréation de la société de demain? » À souligner que M. Paris avait présenté son message dans le cadre du congrès annuel de la Corporation des Ingénieurs forestiers du Québec de 1972 qui était sous le thème de: « Les forêts du Québec à l’heure de la contestation sociale ».

Certains ont eu une vision prophétique de l’avenir, comme M. Bouliane (Parcs Canada, 1975) qui avait publié les statistiques que j’ai utilisées en introduction: « (…) il faudra accepter la probabilité qu’une partie relativement importante (si on la compare avec la situation actuelle) des terres publiques sera, au cours de la prochaine décennie, soustraite à l’exploitation commerciale (…) et affectée exclusivement à des fins de parcs (…) ».

De fait, il faut voir dans la Loi sur les Parcs adoptée en 1977, et qui interdisait entre autres l’exploitation forestière dans des « parcs » où la récolte avait été longtemps présente (ex: parc de la Montagne Tremblante — mont Tremblant — créé en 1894), une réaction du gouvernement à la demande de la population urbaine pour de la récréation en forêt à « l’abri » des coupes forestières. Toutefois, le succès populaire de L’Erreur boréale et de façon générale l’appui de la population aux groupes environnementaux dans les dossiers forestiers d’aujourd’hui, montre bien que la fracture sociale est toujours bien présente entre les forestiers et le « monde » urbain. À l’échelle du Québec, c’est probablement là notre plus grand enjeu forestier… depuis 40 ans.


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