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Des pionniers autochtones en forêt

Le Groupe Aishkatsh est le premier entrepreneur général autochtone en foresterie au Québec et c’est la première entreprise autochtone à remporter une enchère du Bureau de mise en marché des bois (BMMB).


22 avril 2021
Par Guillaume Roy


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À une trentaine de kilomètres au nord de Dolbeau-Mistassini, dans le secteur Touladi, Étienne Fortin opère son abatteuse multifonctionnelle avec le sourire aux lèvres. « On est dans la grosse talle », lance l’opérateur de 59 ans en sortant de sa machine, en regardant les grosses épinettes sur le parterre de coupe.

« J’ai rarement vu du bois aussi beau », renchérit Éric Laperrière, un entrepreneur forestier à la tête de la division récolte du Groupe Aishkatsh.

La force du groupe, tel est la philosophie derrière le Groupe Aishkatsh, initié par quatre entrepreneurs ilnus, Steeve Paul, Philippe Buckell, James Moar et Éric Courtois. Dès le départ, le groupe souhaite mettre en place plusieurs divisions (voirie, chargement, transport, opérations forestières) pour devenir un entrepreneur général en foresterie.

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Ces quatre hommes avaient déjà une expérience d’entrepreneuriat, gérant notamment la station-service Ilnu Gaz et Transport C. Moar. Pour ajouter de l’expérience en foresterie, le groupe a recruté Simon Proteau, ingénieur forestier et directeur des opérations forestières pour une autre entreprise. C’est-ce dernier qui pilote la division des opérations forestières, qui gère la planification et la supervision des chantiers.

Pour se tailler une place dans l’industrie, le Groupe Aishkatsh (qui signifie « aller de l’avant » en nehlueun) a dû miser sur les lots offerts aux enchères par le BMMB pour commencer ses opérations au printemps 2020. Et l’entreprise a rapidement fait sa place, remportant 263 000 mètres cubes de bois à sa première année.

Pour gagner les lots, l’entreprise devait bien sûr offrir un meilleur prix que ces compétiteurs. Selon Simon Proteau son équipe a fait un travail impeccable pour cibler les beaux secteurs de récolte à proximité. « Jusqu’à maintenant, la qualité du bois est au rendez-vous », souligne l’homme qui compte 22 ans d’expérience.

Au départ, le Groupe Aishkatsh a commencé par travailler l’entreprise forestière Multi SE, d’Éric Laperrière. Au fil des mois, les rapprochements se sont concrétisés et ce dernier a décidé de fusionner son entreprise au groupe Aishkatsh, pour travailler au sein de la division récolte. « J’ai eu de mauvaises expériences avec des clients et je voulais tout vendre, dit-il. En travaillant pour un entrepreneur général, je sais que je vais recevoir les paiements à temps et on peut penser à prendre de l’expansion ».

Pour compléter les opérations, le Groupe Aishaktsh embauche également Les Forestiers Multi-SIM, une filiale de Remabec qui compte trois équipes de récolte.

Lors de la visite terrain en janvier dernier, la division récolte comptait deux abatteuses (Direct avec tête Logmax), et un transporteur (CAT). Au cours des dernières semaines, l’équipe de récolte a ajouté un transporteur Ponsse Elephant King. Cet ajout permet désormais de bûcher jour et nuit avec les deux abatteuses. « D’ici le début des opérations, on aimerait ajouter un troisième kit de récolte », souligne Simon Proteau, mais on doit d’abord trouver des opérateurs, parce que de nos jours c’est plus difficile de trouver de la main-d’œuvre que d’acheter de l’équipement. »

Tout en développant la division récolte, le Groupe Aishkatsh s’est associé à deux autres entrepreneurs. Pascal Potvin, qui possédait quatre entreprises, est désormais le responsable de la division chargement du groupe qui a fait l’acquisition d’une chargeuse Liebherr LH 40. Martin-Pierre Langlais, un opérateur ilnu qui souhaitait se lancer en affaires depuis plusieurs années, a investi dans la division de voirie forestière, qui compte désormais une quinzaine de travailleurs, pour manœuvrer des équipements neufs, dont trois pelles Caterpillar et trois sableurs. La division transport compte pour sa part sept camions et remorques, en plus de travailler avec des sous-traitants selon les besoins.

L’arrivée d’un nouveau joueur dans l’industrie, qui a démarré ses opérations en mai 2020, a dérangé les acteurs présents. Après une année sur le terrain, le Groupe Aishkatsh, qui a investi sept millions de dollars depuis sa création, a pu démontrer son sérieux, estime Simon Proteau. D’ici la fin mars, près de 280 000 m3 seront récoltés et vendus à Rémabec. « On est très content de notre première année, mais on souhaite augmenter la quantité de bois récolter », dit-il, en faisant allusion à des contrats de récolte sur garantie d’approvisionnement avec des transformateurs ou encore sur d’autres lots aux enchères. Pour la prochaine année, le Groupe Aishkatsh détient déjà 125 000 m3 gagnés aux enchères. Pour atteindre sa vitesse de croisière, le groupe aimerait récolter au moins 400 000 m3 par an. Au cours de la prochaine année, le Groupe compte investir au moins trois millions de dollars en 2021, notamment pour construire un garage à Mashteuiatsh.

Plus d’autochtones en forêt
« On voulait créer une entreprise pour être présent sur le territoire », souligne James Moar, un des propriétaires du Groupe Aiskatsh et le responsable de la division transport, fier d’avoir lancé la première entreprise générale en foresterie opérée par des propriétaires autochtones.

Selon Philippe Buckell, un autre actionnaire du groupe, il n’y a pas assez d’entrepreneurs forestiers autochtones sur le territoire, le Nitassinan. « Les autochtones ne sont pas assez présents en forêt », dit-il.

Le Groupe Aishkatsh souhaite changer la donne en offrant des modèles autochtones aux jeunes et en facilitant l’intégration au sein de leurs différentes divisions. Sur les 40 employés, on compte déjà 40% de main-d’œuvre autochtone. « Plusieurs jeunes sont revenus ici pour travailler pour nous », remarque Éric Courtois, qui souligne au passage que plusieurs autochtones se sentent parfois rabaissés dans leur milieu de travail.

D’emblée, le groupe a recruté plusieurs membres de leurs familles proches, dont certains s’étaient éloignés de la communauté pour travailler. James Moar a ainsi recruté son cousin, William Moar, un opérateur de pelle qui travaillait dans les mines, pour se joindre à l’équipe de voirie. « Ce n’est pas toujours évident de trouver du travail près de la maison en tant qu’autochtone, parce qu’il manque d’opportunité », souligne ce dernier, heureux de travailler dans la nature plutôt que sous la terre.

Martin-Pierre Langlais a pour sa part recruté son oncle, Camille, qui travaille sur une pelle, et son père, Martin, un inspecteur municipal à la retraite, pour aider dans la division Transport. « Deux de mes neveux viendront se joindre à l’équipe prochainement », souligne ce dernier.

Steeve Paul a pour sa part convaincu deux de ses fils à venir travailler avec lui. Guillaume travaille déjà sur une pelle, alors que Maxime, 24 ans, a délaissé son travail dans une scierie, pour suivre une formation professionnelle en aménagement de la forêt pour se joindre à l’équipe au cours des prochains mois. « J’ai eu l’appel du grand air, et j’avais une belle grande porte ouverte pour venir travailler dans le bois », dit-il.

Travailler pour des patrons ilnus est un facteur sécurisant pour les travailleurs autochtones, estiment les promoteurs.

« Plusieurs jeunes n’ont jamais vu de bûcheuse de leur vie, souligne James Moar. En voyant que des employeurs locaux peuvent leur offrir un emploi, ça leur permet de voir que c’est accessible et qu’ils peuvent avoir un bon travail bien payé. » De plus, la plupart des autochtones aiment travailler dans le bois, ajoute-t-il.

La formation de la main-d’œuvre autochtone et le transfert d’expertise est une pierre d’assise du Groupe Aishkatsh, car c’est le principal facteur qui limite les opérations et la croissance en forêt ces dernières années. L’entreprise mise donc sur plusieurs mentors, dont Marc Laforge, qui a 17 ans d’expérience, pour former la relève à l’interne.

À l’heure actuelle, près de 40% de la main-d’œuvre du groupe, qui compte 40 employés est autochtone. Cette proportion est vouée à croître, en attirant les jeunes en foresterie et en recrutant des opérateurs de machinerie lourde qui travaillent à l’extérieur, à revenir près de la maison.

Le secret de la réussite selon les actionnaires : ne pas compter ses heures et avoir confiance en ses moyens. « On est parti d’une page blanche il y a presque un an et on a réussi à prouver qu’on peut livrer la marchandise », lance Steeve Paul, qui, comme ses collègues, espère que le Groupe Aishkatsh servira de modèle pour les jeunes de la communauté et même pour toutes les Premières nations.