Opérations Forestières

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10 idées pour améliorer le régime forestier


22 octobre 2020
Par Guillaume Roy

Huit ans après sa mise en place, le nouveau régime forestier québécois, qui mise sur l’aménagement écosystémique, a fait augmenter le coût de la fibre de 30 %, selon les industriels. En voulant imposer des normes mur à mur sur les 26 millions d’hectares de forêt au Québec, l’État a créé une structure rigide qui fait augmenter les coûts de récolte. Appliquées à la lettre, les normes vont parfois à l’encontre de la logique. Un coup de barre est donc nécessaire pour réduire les coûts, en améliorant simplement la logistique sur le terrain. Pour être efficace, Québec devra aussi offrir plus de prévisibilité. Le Progrès a sondé des entrepreneurs, des chercheurs, des coopératives, des regroupements et des industriels pour dresser une liste de dix idées pour améliorer le régime forestier, sans injecter de nouveaux fonds.

1) LA GESTION PAR OBJECTIFS

Le régime forestier comprend tout un lot de règlements à respecter, mais il arrive parfois que les règles soient carrément improductives. Par exemple, la loi oblige les entrepreneurs forestiers à laisser une bande forestière de 30 mètres le long de la route. Pour construire des chemins, ces derniers doivent donc trouver des gravières à plus de 30 mètres, et ce, même quand on retrouve des gravières naturelles juste à côté de la route. Et il n’est pas question de déroger à la règle. Au lieu de prendre le gravier disponible sur le bord du chemin, l’entrepreneur doit aller le chercher à plus de 30 mètres, ce qui l’oblige parfois à couper des arbres. Au lieu de préserver la forêt, le manque de flexibilité force une coupe d’arbres qui n’aurait pas dû avoir lieu.

Pour résoudre ce problème, le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) devrait miser sur la gestion par objectifs. Dans ce cas-ci, l’objectif est de limiter l’impact visuel des coupes. S’il n’y a pas d’arbres en bordure de route et que du gravier est disponible, un entrepreneur ne devrait pas aller couper des arbres plus loin, dans un endroit visible, et ainsi empirer l’impact visuel.

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2) L’ÉTAT PARTENAIRE PLUTÔT QUE POLICIER

Le MFFP est à la fois responsable de la planification forestière et de l’application des règlements. Bien qu’il essaie de jouer le rôle de facilitateur, le ministère joue bien souvent le rôle de policier qui punit au moindre écart de la norme établie. Serait-il possible de développer un meilleur partenariat pour réaliser les opérations forestières ? C’est le souhait de plusieurs forestiers, dont Sébastien Dufour, du Groupe Val. « On aimerait que le ministère vienne nous voir plus souvent, en forêt ou au bureau, pour qu’on puisse prévenir les problèmes au lieu qu’il essaie essayer de nous pogner », dit-il.

3) DÉCENTRALISER LE POUVOIR POUR PLUS D’IMPUTABILITÉ

De la manière dont le nouveau régime forestier est conçu, c’est le ministre qui est imputable de toutes les décisions prises sur le parterre forestier d’une superficie de 26 millions d’hectares. Les décisions doivent toutefois être prises le plus près possible du terrain, car la forêt est un système vivant et dynamique tellement complexe qu’il est impossible d’utiliser une grille décisionnelle pour avoir une réponse à tout, estime Éric Alvarez, un chercheur indépendant en aménagement forestier. « Il faut que des humains proches de la forêt, qui connaissent bien le territoire, soient en mesure de faire respecter les valeurs du gouvernement, en trouvant des moyens de les faire appliquer localement », affirme-t-il.

Ces professionnels seraient imputables des décisions qu’ils prennent, sans avoir à se référer constamment au ministre, accélérant ainsi la prise de décision, tout en évitant les situations illogiques. Selon Éric Alvarez, seul le premier ministre sera en mesure d’imposer une telle décentralisation, car un ministre qui ferait une telle proposition se ferait torpiller par son ministère, qui désire conserver le pouvoir.

Pierre Cormier, vice-président foresterie et opérations chez Produits forestiers Résolu, abonde dans le même sens. « On a besoin d’une personne qui connaît la forêt du bout de ses doigts, qui fait pousser son bois et qui est redevable autant au ministère qu’aux communautés qui vivent de la forêt », soutient-il.

4) LIBÉRER LE « GÉNIE » FORESTIER POUR S’ADAPTER AUX CHANGEMENTS CLIMATIQUES

Les ingénieurs forestiers sont des experts de l’aménagement forestier régis par un ordre professionnel. Il faut donc leur laisser plus de latitude, estime Christian Messier, professeur en aménagement forestier et biodiversité. « Tous les régimes forestiers que nous avons eus jusqu’à maintenant sont tellement contraignants pour les forestiers qu’il est difficile, voire impossible, pour les forestiers de pouvoir prendre les meilleures décisions sylvicoles sur le terrain en fonction des défis actuels et futurs », lance-t-il.

« Il faut renverser l’approche classique de la foresterie de simplifier la forêt en favorisant quelques espèces commerciales et plutôt maximiser la diversité des essences en se basant sur les caractéristiques biologiques des espèces », ajoute le chercheur.

5) UN MOIS DE PLUS POUR RÉCOLTER

Environ 75 % du bois récolté au Québec est offert en garanties d’approvisionnement aux entreprises et la balance est vendue aux enchères. Chaque année, les entreprises ont jusqu’au 31 mars pour récolter cette garantie. Et comme il arrive souvent que les permis pour l’année suivante ne soient pas encore prêts le 1er avril, les opérations doivent parfois être arrêtées pour des raisons administratives. Un tel arrêt coûte cher aux entreprises de récolte, car les machines, qui valent plusieurs centaines de milliers de dollars, ne génèrent aucun revenu, alors que les mensualités doivent tout de même être payées. Sébastien Dufour, du Groupe Val, propose d’allonger la période de récolte jusqu’au 31 avril, afin d’éviter un arrêt des opérations. « On pourrait mieux gérer la récolte si on avait ce délai », soutient l’entrepreneur, avant d’ajouter que les contraintes administratives pèsent désormais plus lourd que les contraintes météorologiques.

6) PLANIFIER POUR RÉDUIRE LES COÛTS

Une bonne planification permet de mieux gérer ses coûts et d’optimiser ses opérations. Le meilleur exemple est celui de la construction de chemins forestiers. Quand on construit un an à l’avance, il faut mettre 15 centimètres de gravelle, mais si on le construit l’année même de la récolte et du transport, il faut plutôt en mettre 45 centimètres. Cet ajout augmente les coûts de 10 000 $ par kilomètre. En ce moment, plusieurs entreprises peinent à savoir où ils pourront récolter du bois dans un an, mais comme le bois se fait rare, les industriels doivent souvent se résigner à transporter le bois sur des chemins frais, qui coûtent plus cher.

L’industrie demande à Québec d’offrir un minimum de trois ans d’opérations prévues, tout en tentant d’offrir cinq ans. Les entreprises pourraient alors décider où elles récolteront le bois en premier, déplaçant les équipes de manière optimale pour réduire les dépenses, estime Stéphane Gagnon, directeur général de la Coopérative forestière de Girardville.

Même si cette amélioration serait la bienvenue pour l’industrie, il demeure qu’en 1920, le Service forestier du Département des Terres et des Forêts du Québec faisait des planifications sur dix ans.

7) REPENSER LES TABLES DE GESTION INTÉGRÉE DES RESSOURCES ET DU TERRITOIRE (GIRT)

En amont de la planification, des tables GIRT permettent de connaître les préoccupations des différents usagers, comme les villégiateurs, les communautés autochtones ou les zecs. Des mesures d’harmonisation sont alors mises en place pour minimiser les impacts de la récolte sur les utilisateurs. Dans certaines régions, la dynamique fonctionne à merveille, mais dans certains cas, des utilisateurs font tout pour mettre des bâtons dans les roues de l’industrie. Selon Luc Bouthillier, professeur en aménagement forestier à l’Université Laval, cet outil est peut-être mal utilisé. « Au lieu d’arroser les utilisateurs de multiples données forestières, les industriels devraient les amener sur le terrain pour leur montrer ce qu’ils comptent faire et comment ils le feront, dit-il. Ça permettrait aux gens de mieux comprendre la réalité opérationnelle, et ainsi mener à des discussions plus pertinentes. »

8) ARBITRER LES NÉGOCIATIONS ENTRE INDUSTRIELS

Le MFFP décide quelle quantité de bois peut être récoltée dans un secteur. Si plusieurs entreprises ont des garanties d’approvisionnement dans le même secteur, elles doivent s’entendre entre elles pour se répartir le bois. Bonjour les conflits !

Pour régler ce problème, l’Alliance forêt boréale, un regroupement de municipalités forestières, propose que le MFFP assiste à ces rencontres afin d’éviter les retards d’émission des permis de récolte. Au besoin, le ministère pourrait imposer un processus de concertation entre les parties. De plus, le MFFP devrait minimiser le nombre d’industriels présents dans les mêmes zones pour faciliter le processus.

9) AJUSTER LA RECETTE À LA RÉALITÉ

C’est le Forestier en chef qui calcule la possibilité forestière, mais c’est le MFFP qui décide quelle quantité de bois sera allouée dans une année. Pour la récolte des arbres feuillus, environ 60 % de la possibilité forestière est attribuée chaque année. Mais faute de preneurs pour ce type d’essence, cette garantie d’approvisionnement allouée n’est pas totalement récoltée. « On assume que le bois va être coupé, mais si on fait ça chaque année sur une longue période, on dévie du plan de match qu’on s’est fait », explique François Laliberté, président de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec.

Et quand on ne respecte pas la « recette » établie, la planification devient de plus en plus difficile sur le terrain. De plus, l’industrie évite les mêmes secteurs pour toutes sortes de raisons – faible densité, pente trop forte, etc. « Personne ne veut de ce bois-là, mais on le garde quand même dans la possibilité forestière. »

Pour régler ce problème, M. Laliberté propose de se coller davantage à la réalité, en intégrant les volumes réels de récolte et en soustrayant les superficies indésirables. « On va peut-être couper un peu moins de bois, mais la planification sera beaucoup plus juste », affirme-t-il.

10) DES ENCHÈRES PLUS TRANSPARENTES

Le Bureau de mise en marché des bois (BMMB) est responsable de gérer les enchères sur 25 % du bois provenant des forêts publiques. Ce système permet d’obtenir le « juste prix » pour le bois en laissant opérer le libre marché. Si le libre marché est en fonction pour miser plus haut, le BMMB impose toutefois un prix plancher, qui est parfois plus cher que la valeur réelle du stock forestier. De plus, contrairement au système d’enchères pour les contrats publics gouvernementaux, il est impossible de connaître le coût des mises aux enchères. Finalement, le BMMB devrait être plus transparent dans le choix des lots mis aux enchères, car les industriels estiment qu’il garde le plus beau bois afin d’obtenir de meilleurs prix.